Quand l'Argentine donne une leçon de journalisme
Par olivier le vendredi 5 décembre 2008, 09:51 - réflexions - Lien permanent
L'émission "ultra"-populaire en Argentine, CQC a fait un reportage sur l'addiction au jeu vidéo. Au non, pas sur un ton sérieux et dramatisant europeo-centré. Non, complètement décomplexé et d'une rare qualité méthodologique.
Le reportage questionne la réalité de l'addiction au jeu vidéo, et interroge Susanna Calero, psychiatre spécialisée dans les addictions, qui avance :
Aucun jeu n'est mal. Si nous avons quelque chose dans l'existence, nous devons le voir d'un autre aspect. Que ce soit quelqu'un qui passe par un état d'angoisse par exemple, ce sont les conflits dans la maison qui les poussent à se réfugier, comme ils trouveraient refuge dans n'importe quel autre objet. (...) le jeu permet de se socialiser, mais quand il y a un usage excessif, la socialisation n'est plus.
Les psychiatres ont tendance à ne pas considérer les jeux vidéo comme addictif, ce qui pose la question : pourquoi une partie des non-psychiatres veulent faire une OPA sur cet objet? L'addiction sans drogue n'est-elle qu'une pure construction pour faire passer l'addiction dans le champ de la psychologie et de la psychanalyse ?
Quoi qu'il en soit, le reportage propose à des joueurs de faire du kart et à des parents sceptiques de faire une partie sur Wii. Et là, c'est le non-drame : les ados adorent le kart et seraient prêts à en refaire, les grands-mères s'éclatent à Wii tennis et révisent leurs positions après avoir pratiqué.
Ok, il y a un biais, la Wii n'étant pas révélatrice des jeux hardcore et ultraaaaaaaaaaaaaaaaa-violent, comme Counter Strike. En même temps, aller fragger à CS sans savoir maîtriser une souris, c'est compliqué.
Bref, un reportage très bien fait, complètement didactique et fun. Et après on dit qu'il n'y a pas de construction sociale, que la culture ne sert à rien. Le fait de poser la question en terme de violence et d'addiction reflète bien une intériorisation des valeurs établies. Et qu'un pays d'immigrants européens ait un autre point de vue illustre la pluralité et la relativité des positions de nos chers entrepreneurs de morale européens. Et puis quand un peuple a un rapport aussi fort avec ses psy, dans une approche exploratoire et de connaissance de soi, faut pas s'étonner qu'ils ne se satisfassent pas de positions orthodoxes.
Si la France était moins tabou avec ses psy, que la pratique était socialement partagée:
- les psy auraient suffisamment de boulot pour pas aller à la pêche aux nouveaux clients
- les pouvoirs publics et les industriels ne prendraient pas le public pour des cons
- les médias seraient moins pédants et dramatisant, pourraient être plus profonds et rigoureux sans rajouter une couche de pathos, vu qu'ils sauraient ce qu'est le pathos.
Y a pas à dire, on est de coincés de la vie :
CQC Argentina Informe Adiccion a los VideoJuegos
Bon, j'espère que le nouveau PDG de France télévision recevra l'ordre de notre président d'importer CQC en France. En même temps, c'est trop violent comme émission.
Commentaires
Merci Olivier de ne pas mettre tous les "psy" dans le même panier.
"L'addiction sans drogue n'est-elle qu'une pure construction pour faire passer l'addiction dans le champ de la psychologie et de la psychanalyse ?"
Carton jaune, Olivier.
L'addiction sans drogue est historiquement une construction psychanalytique développée dès le début du XIXème par des psychanalystes tels Rado (1933) et surtout Fénichel (1945).
L'addiction sans drogue pose la question du type de relation, ici addictive, developpée par un sujet vis-à-vis d'un objet ou un comportement, une expérience selon S. Peele.
Ainsi la définition d'un objet addictif c'est de pouvoir être le support d'une relation addictive. On ne peut donc pas dire tel objet est addictif ou pas du tout, il y a potentialité d'abord et surtout cela dépend de ce qu'il représente et procure pour le sujet. Cela permet à certains de dire que l'on peut être addict à tout, mais cela est est aussi faux que de dire : personne ne peut devenir addict à Mario Kart. C'est là où la subjectivité et l'objectivité s'opposent, comme s'opposent la clinique individuelle et la statistique qui norme. C'est la différence et le conflit entre psychanalyse et psychopathologie épidémiologique.
Il faut arrêter la radicalisation des points de vue, notamment sur les psys, tu sais pourtant et pertinemment que ce n'est pas si simple.
Alors :
- édit : j'ai rajouté "certains" non psychiatres, comme ça pas de généralisation.
Merci Thomas pour la précision, et surtout pour préciser que ce sont des potentialités et non des effets.
Restent quelques questions :
- l'addiction avec drogue a été établie par qui et quand?
- la question de l'addiction sans drogue n'a-t-elle pas suscité des débats entre justement les psychiatres et les psychanalystes?
- je ne radicalise pas les "psy", je radicalise cette tendance à faire appel à certains "psy" reconnus dans le champ médiatique pour statuer sur des enjeux socio-politiques, par exemple en Grande Bretagne, le rapport Byron va orienter la politique de régulation, je trouve ça dérangeant ce passage d'une politique sociale à une politique de l'individu.
Enfin, je dénonce le rapport social entretenu avec les entreprises de la psyché, et non pas la profession. Comme par exemple la dimension tabou en France et le fait que cette pratique soit socialement intégrée différemment en Argentine.
"- la question de l'addiction sans drogue n'a-t-elle pas suscité des débats entre justement les psychiatres et les psychanalystes?"
Les débats il y en a eu et ils demeurent mais en fait, ils ne sont pas entre psychanalystes et psychiatres, puisque un psychiatre peut-être analyste, mais entre deux orientations propres à tous les psys . Les cliniciens-thérapeutes et les psychopathologues théoriciens. Ces derniers construisent les maladies psychiques que ces premiers soignent.
Dans nos récentes discussions on simplifie en disant que les psychiatres font les maladies. C'est parce que légalement cela passe par l'institution médicale (OMS via le DSM ou la CIM) et seuls les psychiatres ont légalement le droit de poser un diagnostic. En fait, au 20ème siècle, il y a deux vagues de réformes de la nosographie en psychiatrie. La première moitié du siècle est celle de la psychopathologie psychanalytique qui nous a donné la névrose, la psychose et la perversion ainsi que les états-limites. La deuxième vague est plus globale et voulue athéorique, c'est celle du DSM actuel qui inclut en partie le point de vue analytique.
La question par rapport à l'addiction sans drogues notamment aux jeu vidéo, et en fait je vais un peu solder le débat, c'est de savoir s'il existerait une entité autonome (très important cet adjectif), un ensemble de signes spécifiques et une population homogène susceptible d'en souffrir (facteurs de risques), qualifiable d'addiction au jeu vidéo. C'est à dire une maladie indépendante d'une autre. Or le problème de l'addiction et surtout de l'addiction sans drogues c'est la fréquence extrêmement haute de sa comorbidité, sa coexistence avec des maladies psychiques tels que la dépression.
C'est là où on a un débat dont les termes ne sont pas toujours clairs et que j'explicite désormais plus foncièrement.
Peut-on être addict au jeux vidéo sans avoir par ailleurs, une phobie, une dépression ou une schizophrénie? En d'autres termes être "sain" et développer cette maladie ?
Si la réponse est oui alors l'addiction peut théoriquement exister. Et la clinique doit prouver cela.
Si la réponse est non, alors il faut démêler une maladie de l'autre, voir leurs liens et montrer en quoi il y a autonomie de l'addiction. Au minimal ce n'est qu'un symptôme de plus - pas d'addiction. Au maximal comme les autres addictions, le syndrome prend de l'ampleur, masque l'autre maladie ou coexiste.
D'où le fait que pour certains auteurs, l'addiction au jeu vidéo n'existe pas.
Pour les psychanalystes, l'addiction avec ou sans drogues, est une maladie, un ensemble de défenses psychiques affectant le sujet, mais à la différence des non-analystes, ce qui compte pour le clinicien-thérapeute (et tous les analystes en sont) c'est la structure sous-jacentes. C'est à dire que l'analyste ne traitera pas de la même façon un névrosé addict qu'un psychotique addict, Car en psychanalyse, l'addiction n'est jamais indépendant de la structure (elle en découle) et donc par là-même de tout autre maladie psychique affectant un sujet pris dans sa globalité. Là où le DSM IV décompose le sujet en troubles, sans préjuger de la perte de cohérence. (Cf. Quaderni),
En conclusion, et par définition aucun psychanalyste ne peut soutenir qu'il existerait une addiction au jeu vidéo sans obligatoirement la relier à la structure sous-jacente et dire "mais non il y a autre chose derrière", ce que les psychiatres non-analystes peuvent se permettre d'ignorer.
"je ne radicalise pas les "psy", je radicalise cette tendance à faire appel à certains "psy" reconnus dans le champ médiatique pour statuer sur des enjeux socio-politiques"
Cette tendance à faire appel aux psys est une question à poser aux journalistes. Les psys médiatiques sont ceux qui acceptent de passer dans les médias et ils ne sont pas légion, en fait.
Un journaliste de France 2 me disait que beaucoup de psy gueulent que ce soient toujours les mêmes et qu'ils racontent n'importe quoi. Il ajoutent que d'un autre côté, ces mêmes psys refusent de passer quand on leur propose. Je crois qu'il y a une part de vérité là-dedans, parce que moi-même je refuse parfois le cadre médiatique.
En même temps le journaliste voulait parler à Michael donc, il choisit quand même parmi un petit pool de bons client.
Je lui ai indiqué que pour parler des jeunes, ils valait mieux un sociologue. quand je lui ai dit combien d'entretiens fait un socio (500-3000) il était abasourdi. Et même si un socio connaît moins la réalité subjective et individuelle qu'un psy, pour ce que ces derniers en font à la télé, à balancer des généralisations alors que leur spécialité c'est l'indvidu.
Merci Thomas pour cette réponse précise et éclairante!