Le cadrage idéologique du jeu vidéo par Zone interdite
Par olivier le lundi 9 mars 2009, 11:20 - réflexions - Lien permanent
J'ai pas pu m'empêcher de faire un retour sur le reportage, en essayant de construire l'analyse. Comment en est-on arrivé au cadrage proposé par Zone interdite ?
Avant toute chose, c'est quoi un cadrage ? De manière simple un cadrage médiatique est une manière de présenter et d'exposer des faits ; dans les médias, cela se fait en choisissant un angle d'attaque particulier. Sauf, que cette présentation va influer non pas sur la manière dont il faut penser, mais avec réduire la possibilité critique en proposant des ressources sélectionnées. Un bon cadrage peut apparaître neutre, mais au final les experts mobilisés, les commentaires insufflés donnent des ressources pour comprendre. Ces choix sont des manières de ne pas apparaître trop "moraliste", "politique" ou autre et permet, sous couvert d'objectivité de faire passer son point de vue. Pour plus d'info, je vous renvoie à l'article de wikipedia, pas mal.
Une mise à l'agenda, ne dit pas non plus ce qu'il faut penser, mais ce à quoi il faut penser. Et vu le nombre d'articles sur l'addiction, ce thème s'impose quantitativement.
Donc dans le reportage, nous avons plusieurs ressources permettant d'offrir un point de vue objectivant (ou qui tente d'être objectif du moins)
Préalable : présenter l'addiction comme un fait réel, établi. Préférer la preuve par l'exemple, la capacité à présenter des individus victimes, plutôt que la réflexion. Il ne s'agit plus d'un procès de victimisation : l'addiction est instituée comme fléau du jeu vidéo. On a affaire avec ce reportage à une avancée significative dans le traitement du jeu vidéo. Plus besoin d'entreprise de morale, le jeu vidéo n'est plus potentiellement un risque.
lLe recours systématique à des experts
Rien d'extraordinaire, c'est l'une des particularités du journalisme de reportage : se référer aux experts, interviewer des autorités reconnues pour donner un contenu scientifique à son sujet. Rien de neuf. Sauf que nous avons affaire à un processus de sélection des experts qui a de graves conséquences sur la cadrage du reportage. Et ce pour deux points :
- Les experts scientifiques sélectionnés sont seulement des psychologues. Bien entendu pour parler d'addiction, il semble légitime de s'adresser à eux. Mais en considérant que le jeu vidéo n'est pas une addiction, mais une pratique problématique, le fait de choisir des psy, réduit les possibilités de l'analyse. Chacun sa compétence, on ne peut pas tant leur en vouloir. Sauf à dépasser son cadre de compétence, parler du social sans se référer à des sociologues, politoloques. Ce n'est pas scientifiquement raisonnable et éthiquement douteux. Quand je parle de psychologues en conférence ou interview, je m'en réfère aux sources, je prends des précautions. Tous les psychologues ne sont pas à incriminer, certains font preuve de la prudence nécessaire et sont capables d'offrir un point de vue sur le jeu vidéo multi-discipinaire, de ne pas pathologiser le jeu vidéo tout en reconnaissant l'usage excessif de certains.
- l'inégalité de statut. Choisir un journaliste pour parler de la régulation, des bienfaits, crée une inégalité de statut entre un expert, scientifiquement reconnu (ou reconnaissable), et un journaliste. Les deux ne jouent pas dans la même cour. Non pas que les scientifiques aient des choses plus intéressantes à dire, mais cette inégalité de statut crée une inégalité dans la valeur de prise de parole, la légitimité des arguments, l'autorité de la démonstration. C'est tout bête, mais la posture, les références et l'imaginaire suscité par tel ou tel acteur a des conséquences sur la valeur du propos. Que Régis au PMU fustige telle politique n'aura pas le même impact que notre Président, même si l'analyse peut être la même.
Enjeux privés, cause publique.
Il s'agit d'utiliser la politique, pour des enjeux privés. Et vulgairement cela donne : inscrire dans l'agenda politique une cause privée de manière à débloquer des financements*. Dans notre cas : pathologiser le jeu vidéo, créer ex nihilo une maladie, pour pouvoir recevoir des aides pour la recherche. Et ce qui et un enjeu interne à une profession (le débat sur l'addiction sans drogue chez les psychologues cliniciens) devient un enjeu politique. Par ce détour, cette imposition de problématique, les pouvoirs publics se doivent de réagir, enfin par pouvoirs publics, il faut préciser une poignée de députés. Souvent maladroitement (amendement inscrit 30 minute avant la fin des dépôts, cf. loi sur la prévention de la délinquance des mineurs) ou à la bande (au détour d'un amendement, cf. amendement 183).
Il en va de même pour certains journalistes, qui, parce qu'ils connaissent quelqu'un qui a une pratique excessive dans leur entourage, veulent en faire un reportage. Le bon sens voudrait que le citoyen, individu privé, règle son problème tout seul, se renseigne, et trouve une solution (et pourquoi pas aller voir un psy). Mais non, il faut en faire un reportage, et de par son expérience privée, généraliser. Donc, il ne faut pas s'étonner du passage d'un enjeu privé, d'un problème personnel à une problématique politique.
Le choix idéologique : de l'usage excessif au pathologique.
Là nous avons affaire à un choix politique très violent. Ce n'est pas la même chose de considérer une pratique excessive que de la qualifier d'addiction. Le bon sens le comprendrait. Et pourtant. L'usage excessif s'établit par rapport à une échelle de valeurs, est quantifiable, même si les critères pour juger sont contestables, Dans le cas du MMO, un joueur qui passe 12h de sa journée peut être quantitativement considéré comme un joueur excessif. Quoi qu'il faille croiser ça avec la fréquence, l'exposition et plein d'autres facteurs, les autres activités qu'il néglige, etc. Un certain consensus s'accorde, pour considérer que les MMO permet une pratique excessive. Nous aurions pu en rester là.
Sauf qu'il fallait qualifier cette pratique excessive. Là, plusieurs possibilités, plusieurs points de vue. Une seul triomphe actuellement : l'usage excessif devient addiction. Sociologiquement, cette qualification a lieu grâce à une monopolisation de l'expertise par une certaine partie des psychologues. Idéologiquement, l'addiction au jeu vidéo nécessite plusieurs commentaires. Sur le fondement scientifique même, l'état de l'art ne permet pas de dire s'il y a un effet de conséquence, tout au mieux une corrélation. Nous en avions déjà parlé précédemment. Une corrélation n'est pas une relation de causalité. Définir la pratique comme addiction relève pour l'instant d'une sur-interprétation des études (et je vous passe l'absence des facteurs sociaux dans les protocoles d'enquête). Pour reprendre Canguilhem, le symptôme n'est pas la cause. Faire passer dans l'espace public une des argumentations en cours est soit une erreur liée à une méconnaissance de l'art (personne n'est expert sur tout), soit un choix politique.
Et ce choix est d'autant plus violent qu'il renvoie à l'hygiénisme, à savoir cette volonté d'épurer de toute déviance, de contrôler les corps de toute maladie. Étendu au politique, l'hygiénisme consiste à pathologiser des pratiques considérées comme illégitimes. L'hygiénisme a le vent en poupe. Par exemple, le verre de vin (alors qu'il y a quelques temps, le cadrage était en faveur de 3 verres de vins, car bon pour lutter contre les infarctus), pourquoi parce que l'infarctus n'est pas un enjeu politique, ce qui préoccupe actuellement c'est le cancer. Donc on privilégie un type de résultat (et je vous passe les enjeux tristement comptables de la sécu : un infarctus = un mort, un cancéreux = des soins). Pareil pour les fruits et légumes, la cigarette, l'obésité. Le contrôle des corps est une préoccupation politique majeure (cf. Durkheim et Foucault).
Revenons à l'addiction : considérer un objet technologique comme un facteur d'addiction est un choix politique, Il s'inscrit dans une politique de contrôle de la jeunesse (un classique, cf. Stanley Cohen, Devil folks and Moral Panic), une tentative pour les élites de marginaliser une pratique qu'ils ne connaissent pas, et par conséquent ils nous réservent des théories à la Gustave Lebon (voir Susanne Barrows sur la réception socio-politique de la pensée de Le Bon), cela s'inscrit dans une peur systématique des nouveautés (cf. Hirschman, bonheur privé, action publique).
Tout ceci rejoint l'éthique ascétique du capitalisme. A savoir, une volonté de lutter contre l'hédonisme, les plaisirs. Cette éthique, vient selon Max Weber, du rôle majeur qu'a pu jouer l'éthique protestante dans le capitalisme, sa capacité à définir les règles, les valeurs de commerce. Cette éthique n'est en soir pas nouvelle. Ce qui est nouveau c'est l'approche individualiste qui atomise le social.
Vers une approche individualiste du social
Le plus étrange dans toute cette histoire, est certainement le fait que la majorité du public (surtout si 50% de la population joue) a conscience que le jeu vidéo n'est pas une drogue, ni une cause, mais plutôt un symptôme de problèmes plus profonds. Les experts s'accordent même sur ça, et le reportage l'a évoqué : si le contexte psychologique, familial et social est bon, stable, il n'y a pas de risque. Le plus inquiétant est qu'une parole psy puisse être utilisée à des fins politiques, que des experts de l'individu se prononcent sur des enjeux sociaux et politiques a pour conséquence d'évacuer les problèmes sociaux (pauvreté, exclusion, violence, chômage, école, politique culturelle et j'en passe) et de réduire les problèmes à une question de contrôle des individus, non plus comme appartenance à un groupe, amis complètement dé-socialisés. On prend chacun, comme si nous étions une juxtaposition d'individualité, et on va gérer directement à la source. Cette manifestation de l'approche individualiste, avec les conséquences mentionnées, n'est pas le monopole des psy (des sociologues aiment bien ça), mais illustre cette atomisation du social, au final qui va si bien avec l'atomisation du marché, En niant les déterminismes sociaux, on maintient la société dans un statu quo, on établit un marché universalisant où chacun devient un consommateur potentiel.
Là est le vrai choix idéologique. Et je m'en référerai à Rousseau, pour qui la volonté générale n'est pas somme des individualités, mais la voix du corps de citoyens, du groupe, de la société. C'est certes une conception théorique, mais c'est aussi le récit de la démocratie, son leitmotiv. Je ne suis pas sûr qu'un privilégiant les volontés individuelles, en les canalisant, nous ne touchions pas au fondement même de notre démocratie. Tocqueville avait souligné que l'égalitarisme des conditions (tout le monde est une victime potentielle, par de là le social) lié à une approche matérialiste et individualiste (repliement sur la famille et ses proches) provoquait le despotisme mou. Oh, rien à voir avec le totalitarisme, non, juste, une façon d'exercer le pouvoir qui favorise des minorités contre la majorité. Non pas par la force, non, par le désintérêt, l'apathie du citoyen ordinaire vis à vis de la chose publique, du politique.
Accepter l'addiction au jeu vidéo est ainsi à mes yeux, un pas de plus vers l'abandon de notre souveraineté. Le libre-arbitre n'est pas une question psychologique, cette notion politique précède cette discipline de l'esprit. C'est reconnaître à l'homme sa faculté de juger, de penser, et non pas seulement de choisir. C'est reconnaitre des droits politiques, c'est donner un corps au peuple, c'est sortir de l'absolutisme. Bref, c'est reconnaître la capacité de faire, et on pas celle de se défaire. C'est enfin reconnaître l'existence d'un espace privé, loin du politique, une zone où chacun se gouverne comme il l'entend, où l'Etat ne s'immisce pas, pour John Locke (voir sa lettre sur la tolérance). Bien plus que la séparation des pouvoirs (allègrement bafouée ces temps-ci), c'est la séparation des sphères.
Alors, de citoyen à citoyen, à tous ces entrepreneurs de morale, à tous ceux qui pathologisent le jeu vidéo, un peu de déontologie, que vos querelles intra-professionnelles le reste, faite preuve d'esprit civique et de responsabilité collective. Cadrez vos interventions médiatiques. Quitte à être des entrepreneurs de morale, lisez donc les philosophes, ne vous cantonnez pas à Platon, retournez à l'Ethique à Nicomaque d'Aristote et découvrez que le jeu développe l'eutrapelia, l'urbanité, la bonne humeur nécessaire à la société.
Amitiés citoyennes,
- et je ne peux pas m'empêcher de penser que la réforme actuelle de la recherche encouragera ce type de mise à l'agenda scientifique, provoquera nécessairement des choix du sujet le plus opportun, quitte à biaiser la rigueur épistémologique.
Commentaires
Sur la psychologisation des rapports sociaux (qui consiste à faire porter aux individus seuls la responsabilité de phénomènes collectifs hors de leur contrôle), je vous conseille cet excellent numéro de la revue Sociologies pratiques intitulé "La tentation psy" :
http://www.sociologie-professionnel...
Hmmm avec Castel en entretien, ça doit être bon! En plus dispo sur cairn! Merci Manuel!
Bon j'ai pas vu le reportage, mais pour en avoir vu et suivi d'autres, je complèterais ton analyse en disant que la "déontologie" du journaliste fonctionne beaucoup, de manière consciente ou inconsciente, comme un alibi.
Peu importe si les "experts" interrogés son tous des psy, ou des pseudo-scientifiques issus de think tanks politiquement marqués.
Pas besoin d'aller au fond: on a donné la parole à des gens diplômés qui savent, qui en théorie sont neutres et qui ne sont ni des militants ni des journalistes.
C'est ce qui fait un bon alibi. Si demain on va chercher des noises à Zone interdite (je ne sais d'ailleurs pas si M6 fonctionne avec des journalistes de la chaîne ou une agence du style Capa), ils auront largement de quoi se défendre pour dire que leur reportage est "équilibré".
Et pour eux c'est tout ce qui compte. Si tu vas les voir en leur évoquant les présupposés idéologiques pisseux qui truffent leurs reportages, t'es mort. Tu parle trop compliqué. T'es un chercheur, t'es inaudible. C'est une facon de jouer avec le mot - déontologie - comme d'autres le font avec le droit. De se couvrir pour en douce faire des trucs pas très catholiques (blague). Mais cathodiques (reblague).
Après arrive le grand débat: ces gens sont-ils conscients, oeuvrent-ils de concert pour dominer le monde avec une idéologie marteau piqueur, chère à notre président, qui en renvoyant tout à l'individu permet de snober les explications structurelles (lesquelles étant, comme chacun sait, des "justifications" méchantes de ce qui serait injustifiable)?
Pas la peine de se creuser la tête: eux ne le font pas. Le journalisme contemporain, c'est montrer aux gens ce que, soit disant, ils ont envie de voir. Ce qui les intéresse. Soit du sang, des pleurs, des monstres en tous genres, des machins scandaleuuuuux. Et surtout pas ce que les gens devraient savoir, pour comprendre sereinement le monde dans lequel ils vivent.
Pourquoi sont-ils si bêtes? Parce que pour eux, parler des jeux vidéo sous un autre angle (sur une chaîne généraliste comme M6 à une heure de grande´affluence de cerveaux disponibles), ca n'intéresse personne. Et voilà le travail...
Yep Raymon, je valide complètement la routine que tu décris. Pour avoir parlé avec eux, c'est trop drôle comme ils disent : bah ouai, c'est ça qu'il faut dire, parce que tout le monde le dit, et en même temps je connais pas donc je prends l'angle d'attaque main stream.Et surtout LE PLUS FACILE A TROUVER et le moins coûteux dans un temps imparti. Ils pensent pas mal faire, et le côté j'utilise un expert, c'est une technique de production d'info à pas cher, rationalisée à l'extrême par les procédés de recherche de qui fait quoi.
D'ailleurs je m'adresse surtout aux psy qui jouent sur ça, pas les journalistes! Au mieux, en tapant addiction sous google, le blog tombera sous leurs yeux et se diront, tiens, un newbie, voyons, on en a mare de toujours les mêmes. Ça a marché pour BFMTV, parenthèse radio, puis pour vendredi.info. Même si la FNAC reste un "super" moteur de recherche (voyons qui vend quoi qu'on l'invite).
Le plus fou dans cette histoire c'est que personne ne commande quoi que ce soit dans cette histoire (hégémonie mon cul!), c'est juste une idée vendeuse, et en même temps vieille comme le monde. Aristote pensait que le jeu d'argent c'était le mal, La Boétie a considéré que le jeu avait été utilisé par Cyrrus pour asservir les Lydiens.
Genre l'addiction c'est plus sympa que la violence. Et même les "psy" l'ont inscrite dans l'agenda scientifique, d'où la prolifération de prise de parole.
Y a pas à dire, le marché et la consommation d'info (et des pratiques au sens large) restera un mystère, malgré les tentatives d'explications rationnelles.
D'ailleurs si vous voulez lire un article que j'ai fait sur le traitement médiatique :
http://www.omnsh.org/spip.php?artic...
Et aussi celui de Thomas Gaon sur la critique d'addiction :
http://www.omnsh.org/spip.php?artic...
Mes deux pièces de cuivre de contrib accessoire sur le sujet ...
Personnellement j'ai regardé ce reportage, qui, globalement ne m'a pas paru - relativement à d'autres - si choquant que ça, mise à part, peut-être la façon de "cadrer" pour le coup l'image, plutôt que sur son visage, sur la main légèrement tremblante de ce jeune adulte, oups, pardon, de ce "no-life", qui a eu la présence d'esprit - et on le comprend - de ne pas montrer à l'écran ses personnages principaux.
En revanche, Zone Interdite m'a offert un franc éclat de rire sur la fin, quand est venue, c'est le cas de le dire, comme un cheveu sur la soupe, la question des "gold farmer", et là ... c'est le drame. Comme quoi on apprend tout les jours des choses étonnantes.
Je m'en veux de ne pas avoir noté la formulation exacte, mais pour faire bref, il existe des "Intermédiaires" qui payent (scusez, exploitent, of course) des petits chinois afin de faire croire aux enfants que le jeu est sans cesse habité et maintenir l'illusion d'un monde sans fin ...
... "So long, Dibbell, you were such a noob" ...
Moi qui croyait à l'existence des pnj ... un mythe s'effondre ; )
Mon commentaire ne va pas ajouter grand chose à l'affaire, mais c'est un plaisir de lire un article clair et informé (certains problèmes soulevés en passant mériteraient d'être traités pour eux-mêmes, mais peut-être l'avez vous déja fait ailleurs).
Sur le problème de la réduction de la normativité critique à la déontologie du tel ou tel corps de métiers, je me permets de vous conseiller les essais de Jacques Bouveresse sur Karl Kraus.
Cordialement,
Tonton
If you wish to be the best man, you must suffer the bitterest of the bitter.