lLe recours systématique à des experts

Rien d'extraordinaire, c'est l'une des particularités du journalisme de reportage : se référer aux experts, interviewer des autorités reconnues pour donner un contenu scientifique à son sujet. Rien de neuf. Sauf que nous avons affaire à un processus de sélection des experts qui a de graves conséquences sur la cadrage du reportage. Et ce pour deux points :

  1. Les experts scientifiques sélectionnés sont seulement des psychologues. Bien entendu pour parler d'addiction, il semble légitime de s'adresser à eux. Mais en considérant que le jeu vidéo n'est pas une addiction, mais une pratique problématique, le fait de choisir des psy, réduit les possibilités de l'analyse. Chacun sa compétence, on ne peut pas tant leur en vouloir. Sauf à dépasser son cadre de compétence, parler du social sans se référer à des sociologues, politoloques. Ce n'est pas scientifiquement raisonnable et éthiquement douteux. Quand je parle de psychologues en conférence ou interview, je m'en réfère aux sources, je prends des précautions. Tous les psychologues ne sont pas à incriminer, certains font preuve de la prudence nécessaire et sont capables d'offrir un point de vue sur le jeu vidéo multi-discipinaire, de ne pas pathologiser le jeu vidéo tout en reconnaissant l'usage excessif de certains.
  2. l'inégalité de statut. Choisir un journaliste pour parler de la régulation, des bienfaits, crée une inégalité de statut entre un expert, scientifiquement reconnu (ou reconnaissable), et un journaliste. Les deux ne jouent pas dans la même cour. Non pas que les scientifiques aient des choses plus intéressantes à dire, mais cette inégalité de statut crée une inégalité dans la valeur de prise de parole, la légitimité des arguments, l'autorité de la démonstration. C'est tout bête, mais la posture, les références et l'imaginaire suscité par tel ou tel acteur a des conséquences sur la valeur du propos. Que Régis au PMU fustige telle politique n'aura pas le même impact que notre Président, même si l'analyse peut être la même.

Enjeux privés, cause publique.

Il s'agit d'utiliser la politique, pour des enjeux privés. Et vulgairement cela donne : inscrire dans l'agenda politique une cause privée de manière à débloquer des financements*. Dans notre cas : pathologiser le jeu vidéo, créer ex nihilo une maladie, pour pouvoir recevoir des aides pour la recherche. Et ce qui et un enjeu interne à une profession (le débat sur l'addiction sans drogue chez les psychologues cliniciens) devient un enjeu politique. Par ce détour, cette imposition de problématique, les pouvoirs publics se doivent de réagir, enfin par pouvoirs publics, il faut préciser une poignée de députés. Souvent maladroitement (amendement inscrit 30 minute avant la fin des dépôts, cf. loi sur la prévention de la délinquance des mineurs) ou à la bande (au détour d'un amendement, cf. amendement 183).

Il en va de même pour certains journalistes, qui, parce qu'ils connaissent quelqu'un qui a une pratique excessive dans leur entourage, veulent en faire un reportage. Le bon sens voudrait que le citoyen, individu privé, règle son problème tout seul, se renseigne, et trouve une solution (et pourquoi pas aller voir un psy). Mais non, il faut en faire un reportage, et de par son expérience privée, généraliser. Donc, il ne faut pas s'étonner du passage d'un enjeu privé, d'un problème personnel à une problématique politique.

Le choix idéologique : de l'usage excessif au pathologique.

Là nous avons affaire à un choix politique très violent. Ce n'est pas la même chose de considérer une pratique excessive que de la qualifier d'addiction. Le bon sens le comprendrait. Et pourtant. L'usage excessif s'établit par rapport à une échelle de valeurs, est quantifiable, même si les critères pour juger sont contestables, Dans le cas du MMO, un joueur qui passe 12h de sa journée peut être quantitativement considéré comme un joueur excessif. Quoi qu'il faille croiser ça avec la fréquence, l'exposition et plein d'autres facteurs, les autres activités qu'il néglige, etc. Un certain consensus s'accorde, pour considérer que les MMO permet une pratique excessive. Nous aurions pu en rester là.

Sauf qu'il fallait qualifier cette pratique excessive. Là, plusieurs possibilités, plusieurs points de vue. Une seul triomphe actuellement : l'usage excessif devient addiction. Sociologiquement, cette qualification a lieu grâce à une monopolisation de l'expertise par une certaine partie des psychologues. Idéologiquement, l'addiction au jeu vidéo nécessite plusieurs commentaires. Sur le fondement scientifique même, l'état de l'art ne permet pas de dire s'il y a un effet de conséquence, tout au mieux une corrélation. Nous en avions déjà parlé précédemment. Une corrélation n'est pas une relation de causalité. Définir la pratique comme addiction relève pour l'instant d'une sur-interprétation des études (et je vous passe l'absence des facteurs sociaux dans les protocoles d'enquête). Pour reprendre Canguilhem, le symptôme n'est pas la cause. Faire passer dans l'espace public une des argumentations en cours est soit une erreur liée à une méconnaissance de l'art (personne n'est expert sur tout), soit un choix politique.

Et ce choix est d'autant plus violent qu'il renvoie à l'hygiénisme, à savoir cette volonté d'épurer de toute déviance, de contrôler les corps de toute maladie. Étendu au politique, l'hygiénisme consiste à pathologiser des pratiques considérées comme illégitimes. L'hygiénisme a le vent en poupe. Par exemple, le verre de vin (alors qu'il y a quelques temps, le cadrage était en faveur de 3 verres de vins, car bon pour lutter contre les infarctus), pourquoi parce que l'infarctus n'est pas un enjeu politique, ce qui préoccupe actuellement c'est le cancer. Donc on privilégie un type de résultat (et je vous passe les enjeux tristement comptables de la sécu : un infarctus = un mort, un cancéreux = des soins). Pareil pour les fruits et légumes, la cigarette, l'obésité. Le contrôle des corps est une préoccupation politique majeure (cf. Durkheim et Foucault).

Revenons à l'addiction : considérer un objet technologique comme un facteur d'addiction est un choix politique, Il s'inscrit dans une politique de contrôle de la jeunesse (un classique, cf. Stanley Cohen, Devil folks and Moral Panic), une tentative pour les élites de marginaliser une pratique qu'ils ne connaissent pas, et par conséquent ils nous réservent des théories à la Gustave Lebon (voir Susanne Barrows sur la réception socio-politique de la pensée de Le Bon), cela s'inscrit dans une peur systématique des nouveautés (cf. Hirschman, bonheur privé, action publique).

Tout ceci rejoint l'éthique ascétique du capitalisme. A savoir, une volonté de lutter contre l'hédonisme, les plaisirs. Cette éthique, vient selon Max Weber, du rôle majeur qu'a pu jouer l'éthique protestante dans le capitalisme, sa capacité à définir les règles, les valeurs de commerce. Cette éthique n'est en soir pas nouvelle. Ce qui est nouveau c'est l'approche individualiste qui atomise le social.

Vers une approche individualiste du social

Le plus étrange dans toute cette histoire, est certainement le fait que la majorité du public (surtout si 50% de la population joue) a conscience que le jeu vidéo n'est pas une drogue, ni une cause, mais plutôt un symptôme de problèmes plus profonds. Les experts s'accordent même sur ça, et le reportage l'a évoqué : si le contexte psychologique, familial et social est bon, stable, il n'y a pas de risque. Le plus inquiétant est qu'une parole psy puisse être utilisée à des fins politiques, que des experts de l'individu se prononcent sur des enjeux sociaux et politiques a pour conséquence d'évacuer les problèmes sociaux (pauvreté, exclusion, violence, chômage, école, politique culturelle et j'en passe) et de réduire les problèmes à une question de contrôle des individus, non plus comme appartenance à un groupe, amis complètement dé-socialisés. On prend chacun, comme si nous étions une juxtaposition d'individualité, et on va gérer directement à la source. Cette manifestation de l'approche individualiste, avec les conséquences mentionnées, n'est pas le monopole des psy (des sociologues aiment bien ça), mais illustre cette atomisation du social, au final qui va si bien avec l'atomisation du marché, En niant les déterminismes sociaux, on maintient la société dans un statu quo, on établit un marché universalisant où chacun devient un consommateur potentiel.

Là est le vrai choix idéologique. Et je m'en référerai à Rousseau, pour qui la volonté générale n'est pas somme des individualités, mais la voix du corps de citoyens, du groupe, de la société. C'est certes une conception théorique, mais c'est aussi le récit de la démocratie, son leitmotiv. Je ne suis pas sûr qu'un privilégiant les volontés individuelles, en les canalisant, nous ne touchions pas au fondement même de notre démocratie. Tocqueville avait souligné que l'égalitarisme des conditions (tout le monde est une victime potentielle, par de là le social) lié à une approche matérialiste et individualiste (repliement sur la famille et ses proches) provoquait le despotisme mou. Oh, rien à voir avec le totalitarisme, non, juste, une façon d'exercer le pouvoir qui favorise des minorités contre la majorité. Non pas par la force, non, par le désintérêt, l'apathie du citoyen ordinaire vis à vis de la chose publique, du politique.

Accepter l'addiction au jeu vidéo est ainsi à mes yeux, un pas de plus vers l'abandon de notre souveraineté. Le libre-arbitre n'est pas une question psychologique, cette notion politique précède cette discipline de l'esprit. C'est reconnaître à l'homme sa faculté de juger, de penser, et non pas seulement de choisir. C'est reconnaitre des droits politiques, c'est donner un corps au peuple, c'est sortir de l'absolutisme. Bref, c'est reconnaître la capacité de faire, et on pas celle de se défaire. C'est enfin reconnaître l'existence d'un espace privé, loin du politique, une zone où chacun se gouverne comme il l'entend, où l'Etat ne s'immisce pas, pour John Locke (voir sa lettre sur la tolérance). Bien plus que la séparation des pouvoirs (allègrement bafouée ces temps-ci), c'est la séparation des sphères.

Alors, de citoyen à citoyen, à tous ces entrepreneurs de morale, à tous ceux qui pathologisent le jeu vidéo, un peu de déontologie, que vos querelles intra-professionnelles le reste, faite preuve d'esprit civique et de responsabilité collective. Cadrez vos interventions médiatiques. Quitte à être des entrepreneurs de morale, lisez donc les philosophes, ne vous cantonnez pas à Platon, retournez à l'Ethique à Nicomaque d'Aristote et découvrez que le jeu développe l'eutrapelia, l'urbanité, la bonne humeur nécessaire à la société.

Amitiés citoyennes,


  • et je ne peux pas m'empêcher de penser que la réforme actuelle de la recherche encouragera ce type de mise à l'agenda scientifique, provoquera nécessairement des choix du sujet le plus opportun, quitte à biaiser la rigueur épistémologique.