Littleton reloaded
Par olivier le jeudi 12 mars 2009, 08:37 - actualité - Lien permanent
Éternel come back? Après
notre salve d'amendements et de
reportages
sur l'addiction ou la campagne de pub
anglaise, retour sur un grand classique du traitement médiatique des jeux
vidéo : la violence.
Hier, a eu lieu la fusillade à Winnenden en Allemagne. A peine j'ai appris ça que je me suis dit : tiens, demain on accusera les nouvelles technologies et les loisirs du tueur. Donc, on accusera les jeux vidéo. Ils ont fait pareil pour Littleton et Erfurt.
Bon, ben c'est parti, Associated Press donne du grain à moudre :
Un ado de17 ans, qui donne seulement son prénom, Aki, a affirmé qu'il a étudié au cours de cette année avec le tireur dans une école de commerce privée, qu'il a décrit comme une personne calme et réservée.
Aki a confié qu'ils jouaient au poker tous les deux, autant en face à face qu'en ligne, ainsi qu'à un jeu multi-joueur intitulé "Counter-Strike", qui implique le meurtre de personnes pour accomplir vos missions.
«Il était bon», a déclaré Aki.
Vous vous rendez compte, un bon
gars, il a dû être possédé par le
démon, ce machin intitulé
Counter Strike. Que de candeur et de
nouveauté.... comme si le journaliste n'avait jamais entendu parlé de
Counter Strike... que c'était un jeu tout neuf et jamais accusé dans
l'arène médiatique. Ils seraient presque capables de nous vendre Pong
comme un jeu next gen.
Je ne développe pas : jeux vidéo, poker, internet, les pratiques culturelles évoluent, la musique n'est plus à la mode. Et les pathologies liées aussi : addiction, dépossession de soi, aliénation, blablabla. Voir intro de Quaderni :
L’émergence de nouveaux médias et biens culturels se voit de manière quasi-systématique accompagnée d’un ensemble de discours tendant à qualifier l’importance du phénomène. Du roman pour jeunes filles provoquant l’hystérie (Queffelec, 1986) à la bande dessinée illégitime (Boltanski, 1975) et subversive (Maigret, 1994), en passant par le cinéma et la télévision, la notion d’effets semble prédominer dans les premières analyses. (...) Les jeux vidéo, souvent marginalisés et accusés de nombreux maux, n’échappent pas à ce processus. Des associations de défense et de protection de l’enfance ou de victimes de tueries se constituent ou se recyclent en s’emparant du jeu vidéo, dès lors présenté comme responsable de certaines atrocités, à l’image du massacre de Littleton. Les jeux vidéo rendraient violents et seraient la cause d’une addiction forte des plus jeunes joueurs. Cette double accusation renvoie à des thématiques politiques sensibles : la question du monopole de la violence légitime, ici remis en cause par cette pratique illégitime, ou la définition du normal et du pathologique, d’où la tentative de marginalisation des jeux vidéo en érigeant des figures stéréotypées anormales (image du joueur violent ou du joueur drogué). Ces thèses défendues par ces « entrepreneurs de morale » (Becker, 1985) trouvent un certain écho dans les médias généralistes, jusqu’à alerter les pouvoirs publics. (extrait) Quaderni n°67
Un peu d'histoire, ça ne fait pas de mal. Donc je vous renvoie à l'article que j'ai écrit sur la question :
La médiatisation des problématiques de la violence et de l’addiction aux
jeux vidéo : fait divers, dépendance journalistique et pénurie
d’approvisionnement en sources
, Quaderni n°67. Jeu vidéo et
discours. Violence, addiction, régulation
(....) Le massacre de Littleton, du 20 avril 1999 marque un tournant décisif dans le traitement médiatique des jeux vidéo en les inscrivant dans une problématique sociale : les jeux vidéo entrent dans les rubriques « politique » et « éducation » (10), le changement de rubrique provoque un changement de traitement de l’objet (11). L’enquête des autorités fédérales au domicile d’un des élèves tueurs, Eric Harris, révèle parmi d’autres produits culturels (notamment des disques de Marilyn Manson, des films de gangsters, etc.) la présence de jeux vidéo, et l’existence d’un site internet (12) proposant des modifications pour le jeu de tir à la première personne, Doom 2 (13).
Lire la suite...et voir les notes
Je vous renvoie aussi à la notion de panique morale, développée par Stanley Cohen, Folks devil and Moral Panic, Routledge.
Voilà. J'ai plus rien à redire. Wait and see.Les enquêteurs
examinent ses vêtements, sa musique et le contenu de son ordinateur
, France
2, 20h du 11 mars Cliquer sur : Allemagne: fusillade meurtrière dans une école
00h03m44s, Multiplication des tueries: y-a-t-il des points communs ?
00h06m37s, Fusillade meurtrière en Alabama (USA) 00h08m20s
Je ferai peut-être un retour sur mon étude si besoin est. Sachant que les Allemands ont un rapport sensible au jeu vidéo t que Counter Strike Source (CS étant un mod initialement gratuit, il ne peut être soumis à régulation car non vendu) est interdit aux moins de 18 ans par l'USK, l'office allemand de régulation des jeux vidéo.
Avec un peu de chance l'addiction au jeu vidéo, comme cause d'aliénation, sera au rendez-vous dans les média. Je serais créateur de maladies et vendeur de cures, je sauterais en circle jump sur ce marché!

Commentaires
Bonjour!
Suis journaliste et je voulais justement vous joindre sur le sujet... Une autre voix, qui s'élève ça fait du bien aussi. Ca vous tente?
Hola!
moi aussi je suis journaliste. Certains journaux argentins seraient intéressés par votre analyse. Vous avez écrit quelque chose sur la master system (number one des ventes à bsas)?
Arf Pardon
@ raymon : sympa, je savais pas qu'ils avaient abandonné l'odyssee. Et la Links elle sort quand ?
Sinon interview demain dans la tribune de Genève. La bise à Max.
Tueries scolaires versus Counter-Stirke...
Septembre 1959 : Poe Elementary (Texas) Paul Orgeron fait 6 morts dans une école élémentaire, et se suicide
Juin 1964 : Cologne (Allemagne) Walter Seifert tue 8 élèves et 2 enseignants, et se suicide
Août 1966 : Université d'Austin (Texas) Charles Whitman fait 15 morts et 31 blessés
Mai 1975 : Centennial Secondary School (Canada) Michael Slobodian fait 2 morts et 13 blessés, et se suicide
Octobre 1975 : St. Pius High School (Canada) Robert Poulin fait 1 mort et 5 blessés, et se suicide
Décembre 1989 : Ecole polytechnique de Montréal, Marc Lépine tue 13 étudiantes et une secrétaire, et se suicide
Mars 1996 : Dunblane (Écosse), Thomas Hamilton tue 15 élèves de 4 à 6 ans et leur institutrice, en blesse 16 autres, et se suicide
Mai 1998 : Thurston High School (Oregon), Kip Kinkel tue ses 2 parents et 2 de ses camarades et fait 25 blessés
Mars 1998 : Ecole de tir de Jonesboro (USA) 2 enfants de 11 et 13 ans tuent 4 étudiantes et 1 professeur et blessent 10 autres personnes
Avril 1999 : Lycée Columbine (USA) Eric Harris et Dylan Klebold tuent 12 élèves, 1 professeur, et de se suicident.
Avril 1999 : W.R. Myers High School (Canada) un garçon de 14 ans fait 1 mort et 3 blessés
Juin 1999 : 2 développeurs adeptes de jeux en réseau font naître de leur passion, "Counter-Strike" un "mod" adapté du moteur graphique en OpenSource (libéré de toute license) d'Half-life (un jeu de tir orienté science fiction). Ce mod n'a pas de vocation commerciale, puisqu'il restera gratuit pour les possésseurs d'half-life. Il est exclusivement jouable en réseau (à plusieurs joueurs) et ne prévoit à l'origine, aucune gestion d'intelligence artificielle. Le but étant de s'amuser entre amis... On n'y fait bien sûr, strictement aucune autre allusion, que l'affrontement entre deux équipes (un groupe de terroristes contre un groupe d'anti-terroristes)
Counter-Strike, coupable de la folie humaine ???
Merci Okaydakor pour cette chronologie!
Après recherche, un article du Time sur Poe Elementary (1959):
"Policemen asked the same question, soon discovered that Paul Harold Orgeron was an ex-convict and sometime tile layer, syphilitic, illiterate, and obsessed by dark fantasies of power and gods. He had been married, divorced, had remarried the same woman and been divorced again. He had cowed his daughter Zelda with abuse and with ugly accusations of promiscuity. He had fathered a son by his stepdaughter Betty Jean, who had run away in fear and shame. And in all the world—in some tormented way—he loved only the memory of Betty Jean and their son Dusty."
-> il était fasciné par les sombres fantasmes de pouvoir et de dieux.
Mais surtout, histoire qui accuse Nintendo :
-> sa fille s'appelle Zelda. Prémonitoire (argh)
Pour la ref intégrale :
"That Man Has Dynamite"; Monday, Sep. 28, 1959, Time
http://www.time.com/time/magazine/a...
voilà l'interview :
http://www.24heures.ch/actu/monde/w...
Corrélation et lien de causalité, une nuance si difficile à assimiler ?
Selon vous, qu'est ce qui fait que les gens plus ou moins distants de la sphère numérique se contentent si aisément de ces raccourcis médiatiques ?
N'est-ce purement que manipulation journalistique (sensationnalisme et carence de savoir sur un sujet) liée aux intérêts économiques que la pathologisation suscite ?
Ou n'est-ce pas la réponse qu'ils espèrent profondément qu'on y apporte ? Entendre par là que la peur face à l'élévation de la culture du loisir et à l'essor fulgurant des technologies numériques peut elle être viscérale plutôt qu'induite?
Tu t'es bien défendu, mais j'aurais quand même un petit gros bémol : quand il t'a dit que "tous les auteurs des fusillades ayant défrayé la chronique étaient amateurs de jeux du type Counter Strike", c'est un mythe. Si on prend ne serait-ce que la tuerie de Virginia Tech, rien ne dit que Cho Seung-Hui y jouait. Et je ne sais plus quelle étude avait établi que seule une minorité d'auteurs de ce type de fusillades jouait réellement.
@ Shane. Ouaip, effectivement, j'ai sursauté à la lecture de ce raccourci... argh. Sachant que doom n'est pas CS... C'est même carton rouge.
@okaydakor : de la méconnaissance avant tout et des a priori + l'urgence de pondre un sujet en 2h chrono, sans connaissance sur le sujet. Donc, logique, on fait on reproduit ce que dit son confère, des fois qu'on sorte du moule, qu'on loupe le "bon" angle)
Comme disait Dominique Marchetti, la circulation de l'information entre journalisme donne du poids à l'info, et donc sortira sous presse..