Le marketing dépassé par son public ?

Mon scepticisme m'a tout de suite fait penser à un beau coup marketing. On fait monter la sauce avec des images, on crée le débat, et hop, gros succès à la sortie. C'est ce qui s'est en partie passé : 4 millions, nice score. Cela aurait été vrai dans les années 90, où les joueurs n'avaient pas d'espace de discussion. Mais la production de commentaires sur le net et la blogosphère, dépasse le simple jeu et pose la question du racisme, et peut être - c'est un point de vue de quelqu'un ayant grandi à l'époque de "Touche pas à mon pote", où la dénonciation étant opérée par une sorte 'union sacrée, et était un thème politique fort - le racisme et le rapport à l'autre.

Suite à un article de François Bliss de la Boissière sur Overgame : Résident evil 5 : dégueulasse, j'ai eu une lueur d'espoir. Non pas sur la dénonciation du jeu, mais bien parce qu'il y avait une critique politique, une prise de conscience citoyenne, un dépassement du jeu : le public de joueur sort de sa bulle, pour inscrire un méga hit bien programmé par le marketing dans des problématiques sociales et politiques. On a enfin une réception critique d'un jeu par ses consommateurs qui illustre que le public du jeu vidéo est composé de plusieurs publics, sociologiquement définis. Et ça c'est possible, car le jeu n'est plus un jeu joué par des enfants.

Cette prise de conscience, du moins cette indignation reflète à mon avis plusieurs choses :

  • deux écoles de consommation du jeu : approche ludique, approche narrative, soit jouer par delà le (con)texte, et comprendre par delà le jeu.
  • l'existence d'un sens critique, une capacité à dépasser les cadres du jeu pour s'intéresser aux messages ;
  • l'émergence d'une éthique de la responsabilité d'une partie des joueurs posant ainsi les bases pour une future déontologie de la profession
  • le rôle du contexte actuel de stigmatisation massive du jeu vidéo. J'ai l'impression, qu'une partie du public anticipe le traitement grand public de ce jeu, court-circuite de futurs articles sur Télérama-Le Parisien du style : "Resident Evil, le jeu raciste adulé par les gamers". Et ce dans un climat médiatique où le jeu vidéo est sous le feu des projecteurs.

Vers l'émergence d'un espace public des joueurs ?

Pour Albert Hirschman, (Bonheur privé, action publique) il existe trois attitudes possibles vis à vis d'un groupe (et par extension d'un produit) auquel on n'adhère pas :

  • exit, c'est à dire on se désengage
  • voice, on se rebelle et on fait valoir sa critique
  • loyalty, on accepte et on se tait

Jusqu'alors on a souvent eu une distinction entre ceux qui opèrent sur le mode du voice, généralement les médias accusateurs, et du loyalty, les joueurs, prêts à défendre bec et ongle leur loisir. Là le voice est aussi issu des gamers. Le débat a enfin lieu au sein d'une communauté de pratique. Et c'est à mes yeux la plus grande preuve de changement de chiffre du jeu vidéo. Le meilleur contre-argument aux entrepreneurs de morale qui accusent le jeu vidéo de déposséder son public des capacités d'entendement.

Sans parodier Mme Royal, c'est une "colère saine" que ces prises de position de gamers. Saine car elle émane d'un public cible de consommateurs dont l'horizon d'attente pour ce jeu était très fort. Ce n'est plus un divertissement puéril, mais bien un objet culturel, avec ses publics, capable de susciter de l'émotion autre que ludique. Ce n'est pas tant le jeu qui est contaminé par la société et ses problématiques. Non, ce sont les joueurs qui sortent de leur attitude de consommateur pour mettre en avant leur dimension citoyenne. Finis les débats internes au jeu (moi j'aurai préféré qu'il y ait plus de coups, ah le jeu est trop facile, pourquoi les seins de Lara Croft sont si petits la faute au moteur de jeu, blabla).

Voire, vivre, dire

Après, il faudrait jouer au jeu en entier pour voir s'il y a un discours critique, s'il s'agit d'une dénonciation du racisme. Le jeu met en scène avant tout, fait vivre, et la question qui se pose : qu'est-ce que Resident Evil 5 fait vivre, bien plus que ce qu'il montre à voir. Et donc de déconstruire en comparant représentation et action, pour éviter de jouer hâtivement. D'ailleurs, ça me rappelle un débat sur GTA 4 dans l'émission de Tadeï où un critique de jeu avançait que GTA 4 était la preuve de l'impérialisme américain, le paroxysme de son hégémonie. Et un créateur de jeu, étonné, s'est tourné vers le croisé : vous êtes sûr d'avoir joué? Silence. Qu'est-ce que j'ai pu rire face à un tel contre-sens.

Les discours sur le jeu en disent beaucoup plus long, surtout quand ils sont produits par la communauté de joueurs. Ce n'est pas tant le fait que Resident Evil puisse être raciste qui nous intéresse, mais l'idée même qu'il puisse faire l'objet d'une critique des joueurs. Là où le bât blesse, c'est que le jeu vidéo demeure un loisir petit-bourgeois, occidental, et que les prises de positions sont limitées à ce public. Moi j'attends de voir des joueurs Africains (et non une élite culturelle) critiquer le jeu, voir comment ils reçoivent cela. Se sentent-ils blessés, victimes de racisme? Malheureusement, ce sont souvent les victimes qui ont le moins le droit et le moins de ressources pour la prise de parole (le net, espace public mondial? la bonne blague ethno-centrée).