Paf le chien, métaphore du XXIème siècle
Par olivier le lundi 12 octobre 2009, 15:56 - réflexions - Lien permanent
Le succès de Paf le chien, le jeu de lancer de chien qui cartonne sur facebook m’a poussé à me demander : pourquoi paf le chien ? Pourquoi pas un autre jeu, il y en a plein sur le réseau social, et pourtant, Paf est frappé par « 3 756 860 utilisateurs actifs par mois », et ce en quelques jours. Un chiffre qui ferait pâlir les plus grands blockbusters avec un départ le situant entre Halo 3 et GTA IV.
Alors pourquoi paf le chien, j’y vois trois raisons.
La première est simplement matérielle : le jeu est facile d’accès, toute personne sachant se servir d’une souris doit pouvoir y arriver. Le jeu ne nécessite pas un PC de compétition, je le fais tourner sur mon eepc 701. Facile d’accès, facile d’utilisation pour peu qu’on ait internet. Bref, il y a peu d’obstacles à la rencontre entre paf et le joueur. En plus des « friends » y jouent, on clique, et hop, c’est parti. La diffusion de wall à wall marche bien. Le principe du jeu est assez classique – le lancer de cycliste est un best-played des webgames.
Le matérialialiste d'arrêterait là.
Mais paf est bien plus qu’un bon jeu facilite et drôle. Derrière son œil hagard se reflètent l’esprit du XXIème siècle.
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Mouse gone wild
Deuxièmement, le jeu est un mélange de maîtrise et de hasard. De la maîtrise avant tout pour arriver à lancer paf le plus loin possible. Tout un tas de techniques sont élaborées allant du maintenant classique "lancer à l’horizontale pourvu qu'il y ait une poule", à des bidouillages de la sensibilité de la souris, reconfiguration de l'affichage de l'écran. Les développeurs ironisent en conseillant un écran de 50 pouces. Bref, envoyer Paf le chien est un apprentissage, toucher le derrière de l’animal demande précision, rigueur et contrôle. Car sans contrôle la puissance n’est rien, pour reprendre les philosophes du pneu. En plus de la maîtrise technique, il y a maîtrise du corps, avec l’idée que plus on déplace vite la souris, plus on a des chances de lancer Paf le chien très rapidement, à plus de 200 km/h. Paf le chien est de la technique du corps au sens de Marcel Mauss, une sorte de libération du contrôle contraint de la souris par le travail. On réveille la souris domestiqué, on la jette à vite allure, quitte à renverser tout le fatras du bureau. On peut crier telle Monica Selles sur un revers de la souris qui râpe le sol avec une violence décontrôlée. Et là on est en pleine « libération contrôlé des émotions » si chère à Elias et Duning à propos du sport. Mais avec un renversement complet de paradigme : le jeu libère de l’acte institutionnalisé, du geste routinisé, de la main domestiquée. Paf le chien est fureur des passions, violence et force au sens premier du terme, renvoie dans les cordes l’éthique ascétique du capitalisme, détruit la division du travail social. Botter les fesses de Paf est l’apprentissage de la révolution. Paf contredit complètement les thèses d'Adrono et Horkheimer qui voyaient dans l'amusement le prolongement du travail. Non. Paf est l'antithèse du travail : improductif, sauvage, irrationnel, fureur et chaos. Il réveille l'animal en chaque être humain, lui offre un retour au source, avant la civilisation. Ciel bleu et herbe verte contre le désastre écologique sont autant de promesses d'espoir d'un paradis perdu.
En même temps, Paf est hasard. Les poules apparaissent de manière aléatoire, narguent le joueur lors du rebond, se cachent derrière un mur de briques, pire encore elles contemplent paf s’arrêter à quelques centimètres de leur pattes. On a beau proférer des insultes, entreprendre des incantations magiques, encourager paf à se dépasser, le système ludique est capricieux et daigne disposer ses poules au bon vouloir d’un arbitraire terrifiant et des plus despotiques. Paf lancé dans le chaos de la vie, rebondit, se relève, survit pour finalement s’étaler à quelques centaines de mètres. Le trajet de paf le chien est ainsi sujet au hasard, un hasard illusoirement contrôlé, comme le roulis des bandits manchots, les crépitements des flippers, cette mécanique insondable que l’homme croit maîtriser. Qu’importe, défions la machine, narguons le destin, relançons Paf jusqu’à irriter l’épiderme canin.
L’opium du peuple x poule
Troisième point. Paf le chien est addictif. Paf le chien est une drogue qui s’insinue dans les veines des facebookiens. Il a contaminé le réseau comme un virus, il possède et aliène le citoyen ordinaire, dépourvu de toute distance critique, attiré par l’appât du gain. Paf le chien est pire que WOW, paf pénètre vos foyers et volent vos enfants, votre femme et votre mari (pour les polygames, sinon choisir). Paf est pire que l’opium du peuple, c’est un shoot direct. Combien de fois, le doigt fébrile, la souris tremblante, l’écume aux lèvres, vous avez relancé Paf jusqu’à l’épuisement ? Combien de diners avez-vous oubliés, de rendez-vous annulés ? Mais quelle est donc cette substance phsycho-active, cette dépendance sans drogue ? Pourquoi Paf vient-il hanter vos nuits ?
Parce que Paf le chien c’est avant tout du social. On connaît paf par le bouche à oreille ou le wall à wall. On compare ses scores, on se passe des techniques de jeu, on se défie au bureau, on s’applaudit, l’armée de pousses levés venant saluer le lancer magistral comme autant de témoins de la supériorité de l’homme sur l’animal. Encore plus fort que les classements sur les bornes d’arcade, on a une salle d’arcade généralisée grâce à facebook. Casser le high-score de son cercle d’amis, être l’objet de toutes les convoitises, devenir le maître de son microcosme, réparer sa blessure narcissique, regagner l’estime de soi. J’existe par paf le chien. Paf le chien devient ma vie retrouvée, celle abandonné à la tyrannie de la productivité capitaliste. Plus de classe sociale, plus d'inégalité, Paf est le pacte républicain, la perfection du contrat social.
Paf le chien est du lien social. Le lien social est une drogue.
Pafeurs de tous pays, unissez-vous, généralisez la libération de la souris, brisons les chaînes domestiques, que les passions réveillées envahissent facebook et se déploient dans la réalité.
Si paf est le meilleur ami de l’homme, c’est certainement parce qu’il le libère de la domination, lui rend son statut de souverain. Maîtriser Paf comme on maîtrise la vie, contempler son envol dans le chaos de l’alea, croire et espérer, s’agiter en vain et finalement triompher. Pas de triche, que du mérite. Jouer plus pour gagner plus. Paf le chien nous réconcilie avec les plus hautes exigences morales. Plus que la quintessence du jeu vidéo, paf est la plus grande métaphore sur la vie de ce XXIème siècle, un drame shakespearien à la croisée de Sisyphe et des Monthy python, une leçon de vie.
facebook paf le chien - technique rocket !
Commentaires
Ton article est intéressant et original. Pour ma part j'ai fais comme tout le monde, j'ai joué à Paf. Je ne suis pas resté stoché dessus vraiment longtemps mais je dois admettre qu'il y a une certaine addiction. Surtout car le but du jeu est de faire du scoring.
Article très intéressant et particulièrement bien argumenté. Je m'étais interrogée sur le succès de ce jeu en voyant qu'une copine allergique au jeu et pas intéressée par tout ce qui y touche, était connectée sur FB à 23h45 pour lancer ce pauvre Paf !
j'avais l'intention d'en toucher deux mots sur mon blog, si je le fais, je n'omettrais pas de te citer en lien.
Merci à tous les deux. C'est un billet libre et pas très socio, tant mieux si ça vous plait!
@Nicolas : oui le scoring, très arcade dans l'esprit
@Lucie : C'est vrai que les non joueurs y jouent beaucoup! Y a à creuser là
Merci pour cet article.
J'y ajoute simplement un lien vers une nouvelle application, lancée aujourd'hui et sur laquelle il me semble intéressant de se pencher.
http://wamiz.com/plouf-le-maitre.ht...
C'est marrant la prolifération de paf le chien-like en quelques jours! Comme quoi un jeu flash peut être produit rapidement! Un bel exemple des logiques de différenciation des jeux vidéo.
D'ailleurs on notera le gameplay qui change radicalement avec pouf le maître : cliquer la souris le plus vite possible.
Bonne analyse du phénoméne j'en attendais pas moins de l'auteur ...
Merci pour cet article!
Bonjour, je suis le graphiste de Paf le chien et je doit bien avouer que le succès du jeu a surpris tout le monde. Je trouve cette analyse très pertinente, en espérant que l'on puisse refaire d'autres jeux comme Paf!
(PS: Flip Flap vient de sortir:
http://apps.facebook.com/flipflapla...)