La guerre, la loi et Mercenaries 2 sont au Venezuela
Par olivier le vendredi 4 décembre 2009, 09:29 - réflexions - Lien permanent
Le 29 octobre dernier, le Parlement Vénézuelien a adopté une loi interdisant les jeux vidéo guerriers (belicos). Plus précisément sont interdits : "la fabrication, l'importation, la distribution, l'achat, la vente, la location et l'usage de jeux vidéo et de jouets guerriers". Le Brésil semble s'engager sur la même voie.
Il ne s'agit donc pas d'interdire les jeux vidéo violents, mais de se fonder sur le contenu des jeux vidéo, et de sanctionner toute mise en scène guerrière, et plus particulièrement encourageant l'usage des armes. Or, quantitativement il y a davantage de jeux guerriers que de jeux violents, Par exemple un jeu dans un comme Battalion Wars est seulement déconseillé aux mois de 12 ans, il ne fait pas preuve d'une violence visuelle extrême grâce à son style cartoon. Pour autant on peut supposer qu'il sera interdit.
Back to the future
L'incident majeur qui a encouragé cette loi est certainement le jeu Mercenaries 2 : l'enfer des favelas. Le jeu vous met dans la peau d'un mercenaire (vous choisissez lequel) qui doit renverser le dictateur, non pas parce que vous aspirez à la paix et aux idéaux démocratiques, mais parce qu'il vous a fait une crasse lors d'un deal (voir scènes d'intro). C'est une histoire de vengeance personnelle contre un malfaiteur, et non pas un jeu politique. Ici le politique ne fait partie que du contexte, et il n'y a pas de querelle idéologique à proprement parler, du moins dans la narration.
Mercenaries 2 est arrivé sur les bancs de l'Assemblée nationale vénézuelienne. Le député Juan José Mendoza en,a fait une présentation : les lieux principaux de Caracas sont modélisés et font l'objet de phases de destruction, entraînant le courroux des députés.
Si les scènes de destruction sont légions dans les jeux vidéo, rares sont ceux qui permettent de détruire des lieux physiques réels (hors jeux de stratégie temps réelle qui opèrent souvent dans des contextes géo-historiquement situés). EA a franchi un pas en laissant Pandemic Studios mettre en scène l'attaque des lieux du pouvoir Vénézuelien. A priori, ce qui est toléré dans un film ne l'est pas forcément dans un jeu. Cependant, en analysant davantage les scènes de destruction, il apparaît qu'elles sont généralement le fait des ennemis, et non pas de héros incarnés par le joueur. Là est certainement toute la différence et pose des questions sur la spécificité du jeu vidéo.
Il est tout à fait concevable que pour le peuple Vénézuelien, ce jeu soit une offense, et ce pour une raison centrale : le jeu étant produit par l'ennemi politique traditionnel, il apparaît comme de la propagande, et par conséquent, comme un acte inadmissible. Un jeu produit par le Moyen-Orient, même par un studio légitime et économiquement intégré (nous sommes en pleine fiction) mettant en scène la destruction de bâtiments américains, sur le territoire US, provoquerait une levée de boucliers.

L'immaturité de l'industrie du jeu vidéo ?
Mercenaries 2 n'est pas de la propagande. Tout au mieux une œuvre prise dans les stéréotypes et les représentations socialement acceptables par le public occidental. Il joue sur un référentiel culturel partagé : les dictateurs latino-américains, les cartels de narco-trafiquants, les factions armées, l'économie souterraine du crime organisé, etc. Le rapport au politique y est très distancié, et le contexte anecdotique. Ce qui ne signifie pas pour autant qu'il ne soit pas important. D'où un problème majeur qui concerne l'industrie et les productions AAA. A force de ne pas assumer les potentialités politiques du jeu vidéo, de se réfugier derrière l'argument ce n'est que du jeu, ils oublient que des titres peuvent provoquer des réceptions très antipathiques.
Le jeu vidéo est un bien de consommation pris dans un contexte culturel, et par conséquent est soumis à des logiques et interprétations extérieures. Le contexte de production a des conséquences sur le contenu, de même que l'anticipation de la demande qui présume d'une attente sociale et de valeurs du public. Sauf qu'en étant sur un marché mondial, il devient très difficile de mettre en scène un jeu vidéo dans un contexte contemporain, tout en niant les aspects politiques et économiques. Mercenaries a pris des risques en situant l'action dans un lieu connu, même si le contexte relève de la fiction.
Nous sommes très loin de la fin de l'histoire
, les idéologies, les
croyances sont présentes, les systèmes de valeur en compétition. La belle
utopie du marché mondial, aseptisé, apolitique des jeux vidéo se heurte aux
spécificités culturelles et nationales. L'étude de Katz sur Dallas mettait déjà
cela en lumière : les spectateurs n'interprètent pas les contenus de la
même manière, te le font au prisme de leur appartenance culturelle.
L'industrie est en plein double bind, avec d'une part son refus de prendre des risques avec des jeux vidéo engagés, comme par exemple Six Days in Falloujah, et d'autre part en reproduisant dans le cas de Mecenaries 2 la marmelade doxatique qui met en scène des représentations stéréotypées politiques. Illustration même des politisations ailleurs qui traversent le jeu vidéo, la réception antipathique de la décision du parlement Vénézuelien sur le forum Gamepolitics tend à importer dans le débat sur le contenu du jeu, des valeurs d'appartenance nationale. Les vénézueliens sont critiques vertement.
Reste un dernier point tendant à nuancer ces oppositions nationales : le fait d'être joueur ou non joueur. Ainsi, l'appartenance à la communauté de pratiques prend le pas sur l'appartenance nationale (damn, Eric!). Des joueurs vénézueliens témoignent de leur amour de la liberté vidéoludique. Enfin, ils ne sont pas nombreux et force est de constater que ces prises de positions sur les jeux vidéo, sont avant tout des prises de position contre le gouvernement. Encore une fois, le jeu vidéo devient une ressource politique, symbole de liberté ou d'aliénation.... d'impérialiste ou de relativisme culturel....
Mercenaries - vacances au Vénézuela
Commentaires
Pour le Brésil, c'est encore mieux : j'ai lu une googletrad du projet de loi et j'ai failli me pisser dessus de rire quand j'ai lu ça :
" In others [games] , the "gay" are dead and religions, such as **Satanism**, Buddhism, Hinduism, Judaism and Christianity, are offended"
Maintenant que j'y pense, il est vrai que les Diablo avaient un petit côté démonophobe...
Non mais franchement, interdire un jeu parce qu'il est irrespectueux envers le satanisme, c'est bien la première fois que j'entends un truc pareil !!
Mériterait une brève dans Canard PC, tiens, tellement c'est gros.
Bah Nintendo avait sa politique éditoriale hardcore ascétique dans les années 80 ou fallait virer toute ref religieuse, gay raciste, langage ordurier pour plaire à MIckey's children! Mais c'est vrai que c'est toujours marrant les projets de loi sur les contenus de jeu!!! Do it!