Un jeu en vidéo : le jeu de la mort
Par olivier le mercredi 17 mars 2010, 23:29 - réflexions - Lien permanent
Je vais pour une fois faire une incartade à l’objectif de ce blog, en parlant non pas d’un jeu vidéo mais d’un jeu à la télé : l’émission « le jeu de la mort ».Pourtant, en parlant de cette émission, on va avant tout parler du jeu, le grand oublié du débat.
L’expérience est sensée reproduire celle de Milgram. Pour rappel : comment un dispositif (et non un système) peut encourager de faire des choses moralement inadmissibles et donc produire l’obéissance d’un individu à une autorité. L’expérience questionne ainsi le rapport à l’autorité, et les dispositifs de soumission. Rappelons que c’est une étude béhavioriste, et qu’il s’agit de créer ex nihilo une situation artificielle en laboratoire et donc de chercher les effets directs. (à mon avis la plus belle preuve des effets de tels dispositifs d'étude)
La fabrique des émotions
Donc sur France 2, on a ce documentaire, des gens participent au jeu, certains s’arrêtent (les héros rebelles), d’autres vont au bout (les gens ordinaires). Donner des étiquette pour dramatiser, ça aide, donc y a les forts et les faibles. Suspens, qui fait quoi et comment; Spectre du nazisme, point godwin qui flotte : sommes-nous tous des collabo hante le débat.
Pour que le téléspectateur comprenne bien, il faut donner du sens à ce qui
se produit, et notamment, en donnant à lire les émotions. Premier élément très
intéressant qui montre un biais énorme dans cette émission : la création
de l’émotion se fait par tout un dispositif de voix-off, de cadrage sur les
larmes, de musique créant la tension ou célébrant la victoire, et je ne parle
même pas du superbe travail de marketing qui nous a franchement assené que
cette émission était amorale (de l’exégèse avant diffusion) et donc nous
prédisposait à la recevoir comme telle (attention cette émission va
vous choquer
). Pour reprendre un
article intéressant de Jean-Philippe Heurtin sur l’émotion dans le
Téléthon, l’émotion est avant tout permise par un dispositif qui va lier la
personne à la télé (ici les cobayes) et le téléspectateur (nous, en dehors).
Dans ce cadre, nous avons tout le système de l’industrie culturelle qui
contribue à faire du sens et à émouvoir. C’est ce que Heurtin qualifie de
processus de coordination :
« Cela signifie donc que le sens de l’émotion ne dépend pas de celui qui l’exprime, ni d’ailleurs de celui qui la reçoit, mais d’un processus de coordination entre eux. L’émotion n’existe, encore une fois, que socialement – et la qualification de l’affect exprimé en une émotion dotée d’un nom particulier va être l’effet de coordination »
La grande force de cette expérience est que chacun peut se mettre à la place des cobayes. L'injonction "Qu’auriez-vous fait", renforce la proximité, non pas l’identification, mais le positionnement. Ainsi on comprend mieux les débats qui suivent, les envolées lyriques et autres trémolos sur les valeurs morales perdues, la fin du monde, blablabla et autres interprétations qui fonctionnalisent et produisent du sens à cet événement, sans pour autant s’en détacher. On est en plein débat moral car ce débat est induit par un rapport individuel à un système de valeur.
Et tu tapes, tapes, tapes, ce refrain qui te plait
Une seconde erreur consiste à assimiler d’une part le dispositif de l’expérience et d’autre part la télévision. Là encore, l’expérience initiale met en évidence le rôle du social, de l’autorité et des règles. Dans la version TV, on rajoute la dimension ludique et télévisée. L’appareillage technique(caméra, éclairage) combiné à la rationalité du jeu, implique un conditionnement multi-niveau et renforce la présence de l’autorité (la présentatrice). Pour autant, elle ne remplace pas la présence physique qui assène les injonctions puisque quand l’animatrice n’est pas là, les gens arrêtent en majorité.
Or ici c’est un dispositif socio-technique et ludique qui conditionne. Pourtant le reportage finit sur une superbe réactivation des thèses de Le Bon ou Tchakhotine sur la toute puissance de la télé. Or la télé n'est pas présente dans l'expérience, on a certes un plateau, mais les joueurs ne sont pas des téléspectateurs.... énorme confusion des genres...
Ça ne vous rappelle rien ? Toute puissance de la tv, toute puissance des jeux vidéo, approche béhavioriste, sacralisation de l’objet, réification de individus, et négation du contexte social…. Ces pages de blogs ont longtemps insisté sur les travers de telles généralisations sur le jeu vidéo.
Un mort : le jeu
Dernier point, le grand oubli fondamental : le jeu. Ce qui témoigne qu’on n’a pas encore compris ce qu’était le divertissement et notamment le fait que le jeu induit un rapport très particulier au système. Jouer à un jeu c’est accepter les règles, le système dans sa totalité. Dans un jeu vidéo, vous ne pouvez pas amender les règles, négocier les buts, et vous ne jouez qu’avec des patterns prédéfinis. On peut certes tricher, mais modifier le code est devenu illégal. Soit on joue soit on arrête. Mais on n'arrête pas pendant une partie pour des questions morales : victoire, défaite, lassitude, autre chose à faire,contrainte, etc.
Le jeu Bioshock a bien montré comment la notion d’injonction (appuyer s'il vous plait sur ce bouton), le panel de choix (tuer ou sauver les fillettes) est déterminé par le jeu, mais implique des sensibilités diverses. Et c’est là la grosse difficulté. Selon le rapport au jeu et au contenu, on pourra avoir une attitude distanciée (je tue c’est marrant c'est des pixels ou ça rapporte de l’XP) ou au contraire très impliquée ("je pleure quand Lara Croft meurt" – véridique). Le rapport au jeu est lié pour partie au capital ludique et les manières d’appréhender un jeu. Jouer role play ou jouer pour la compétition n’est pas du tout pareil. Explorer sans terminer ou accomplir tous les objectifs, faire du scoring ou se divertir, les rapports sont multiples. L’expérience TV nie complètement les manières de jouer et conclue trop hâtivement à la toute puissance de la télé.
Finalement, le plus intéressant demeure les témoignages de ceux qui à un moment donné oublient le jeu et considèrent que c’est la réalité. Ce changement de référentiel, d’attitude est déterminant puisqu’il implique la croyance et l'implication et donc l’effacement de la distance. Dans l'expérience le dispositif d'autorité est fait pour prendre le pas sur le caractère non sérieux. Les joueurs ne sont pas addicts, mais socialement conditionnés. Si le jeu (et la fiction) est illusion, reste qu’un bon jeu (roman, film, etc.) efface ces lignes et tend à rendre réel le fictif. En ce sens l’expérience est intéressante même si elle s'éloigne radicalement de celle de Milgram et pose de nouvelles questions sur la croyance dans l'investissement dans un dispositif artificiel plutôt qu'une soumission à l'autorité....
Enfin, je soulignerai la comparaison quantitative finale du reportage qui place l'activité de consommation télévisuelle devant le travail, et donc consacre la télé comme un système de conditionnement totalitaire soft (rien que ça). Hormis l'ego-centrisme d'un professionnel qui sacralise sa profession, j'ai tiqué en entendant que le travail était moins influent et surtout qu'on pouvait se rebeller avec ses collègues alors que la télé non.... va falloir dire ça à tous les gens qui croient qu'il faut travailler pour subvenir aux besoins matériels, à ceux qui font des grèves pour se rebeller contre la décision pas gentille d'un patron lui-même soumis à une décision pas gentille d'un CA... lui même soumis à un jeu pas gentil de la croissance boursière.... elle même intégrée dans un système plus large - le même qui finance la télévision....
Comme quoi, certains ne sont pas sortis de l'expérience ni de l'autorité et la pression sociale de leur milieu, et restent prisonnier de leurs jeux.
Attention SPOIL Bioshock
Commentaires
Interessant
N'ont pas assez lu Hegel ces gens-là !
@ the jew bear : et ils nous ont refait du sous Kant mixé à du sous la boétie....
D'ailleurs dans la Boétie les jeux sont des artifices utilisés pour assoir la domination du tyran.... tout un programme (voir le passage sur la lydie)
" de la boisson, du sexe et du jeu" est le conseil du tyran selon La Boétie, devant la télé on mange, on boit, on fait l'amour pendant la pub et on joue aussi. En tout cas on regarde les gens jouer, car comme tu le dis les téléspectateurs regardent, ils ne jouent pas. La notion de jeu est ce qui fait toute la différence avec l'expérience de Milgram, une expérience ce n'est pas un jeu. Les personnes qui arrêtent en cours de partie ont, comme tu dis, changéde référentiel et d'un coup "ce n'est plus du jeu" comme disent les enfants. Le débat d'après le documentaire partait dans tous les sens mais on a eu droit à un beau" ils regardent la TV donc ne vont pas au musée....." on en est encore là....c'est pareil pour les jeux vidéo "s'il joue, il ne lira plus, ne sortira plus ne fera rien" O____O
Il est intéressant de voir que les personnes qui ont refusé le principe même du jeu ont également refusé de venir au débat. Pourtant on pourrait se dire qu'ils devraient être "fiers", mais non, peut être trouvent-ils juste normal de ne pas vouloir jouer à un jeu où on tue un mec!
Je suis d'accord avec toi dans ton dernier paragraphe également, "on peut se rebeller contre son patron mais pas contre la TV", on peut zapper, c'est déjà pas mal, mais face à son patron c'est autre chose quand même!
Pour finir, Bioshock pose de vraies questions quant à la soumission et aux choix moraux que l'on peut faire. Pour ce qui concerne les fillettes, leur laisser la vie suppose qu'on obtient moins de pouvoir (à travers l'Adam), c'est donc d'un vrai geste altruiste qu'il s'agit.
Pour leur jeu de la mort ils auraient dû rajouter de l'argent avec une jauge qui se vide et se remplit, l'expérience aurait été intéressante
"Or ici c’est un dispositif socio-technique et ludique qui conditionne. Pourtant le reportage finit sur une superbe réactivation des thèses de Le Bon ou Tchakhotine sur la toute puissance de la télé. Or la télé n'est pas présente dans l'expérience, on a certes un plateau, mais les joueurs ne sont pas des téléspectateurs.... énorme confusion des genres..."
C'est évident que les candidats ne peuvent pas voir la télé quand ils sont dedans, non? En revanche, cela n'empêche pas de leur refléter l'image qu'ils vont avoir à la télévision. Et c'est pour leur image qu'ils ne veulent pas décevoir. Donc obéir.
Make your life time more simple take the loan and all you want.
PDGRgp