Comment une étude devient un troll : violence et jeux vidéo
Par olivier le vendredi 13 janvier 2012, 15:20 - actualité - Lien permanent
Une dépêche AFP, issue d'un article sur le Dauphiné libéré annonce qu'une nouvelle étude établit des liens entre violence et jeux vidéo. Jusque là, rien de nouveau, Ce qui m'interpelle n'est pas tant le contenu de l'étude, qui postule que la pratique de jeux vidéo violents a des effets sur l'imaginaire des joueurs et les pousse à adopter des comportements violents. Ce type d'approche est très classique, et reproduit la thèse des effets, avec une certaine habileté puisqu'elle se limite au niveau cognitif et ne prétend pas au passage à l'acte. Donc, je ne reviendrai pas dessus, je l'ai déjà fait ici ou sur d'autres espaces.
Non, ce qui m'interpelle est le fait que l'étude soit intégrée dans un dispositif de communication qui va à l'encontre même de certains principes scientifiques. Je ne suis pas là pour défendre une position de la "bonne" science, mais plutôt pour soulever un problème qui me semble central. Communiquer sur une étude est une chose qui peut être légitimée, la science publique est par définition publique et le fait que nos travaux ne soit pas visible et lisible contribue à l'isolement du chercheur - et à l'inverse les ranking et autres critères de notation de l'influence d'un article sont tout autant néfastes. Mais communiquer alors même que l'étude est inaccessible et pour cause, elle n'est pas publiée, met dans une situation extrêmement embarrassante. Autant, lorsque l'équipe de Walsh, Gentile ou Anderson fait de la com autour de ses études, elles sont publiées ou accessibles, donc on peut s'y référer. Autant là, à part des entrefilets on n'a aucune matière pour analyser le protocole d'enquête et les résultats, critiquer la méthodologie. Et par conséquent, on quitte le domaine de la preuve, de l'exigence scientifique pour basculer vers la croyance, la morale et autres.
Dès lors, que retient-on de ce communiqué de presse fabriqué à partir de bribes d'interview (bravo la circulation de l'information...) ? Une sorte de chimère destinée à activer les positions de chacun : Un troll scientifico-moral.
Construction du troll
D'abord le contenu stéréotypé (enfin j'ose espérer) :
Une hérésie :
Ce que nous avons montré, ce n'est pas le lien entre jeux vidéo violents et agression, qui a déjà été prouvé des dizaines de fois, mais c'est à quoi ce lien est dû
L'état de l'art tend au contraire à montrer que le lien n'est pas prouvé. Tout au mieux avons-nous un début de consensus sur l'excitation à court terme provoquée par la pratique du jeu, mais en aucun cas de quoi la transformer en comportement violent. La nuance entre agressivité, agression et violence est centrale.
Un concept imputations d'hostilité aux autres
non défini quoique
suivi d'une hypothèse intéressante :
"après avoir joué aux jeux vidéo, on s'attend à ce que, dans des situations de conflit, les autres aient un comportement agressif, ce qui prépare à être agressif soi-même
Mais quid de la démonstration? Ce n'est pas en affirmant qu'on a un échantillon, qu'on a fait des test, que l'on fait preuve. Alors certes les protocoles ne sont pas médiagéniques, mais tout de même, c'est le cœur même de notre travail. Une hypothèse n'a de sens qu'une fois invalidée ou validée, se construit au fur et à mesure, mais ne peut valoir comme vérité sans l'administration de la preuve (le protocole). Et leur absence rend cette déclaration non pas scientifique mais au contraire donne l'impression qu'on est dans le régime de la croyance. Alors oui, il y a la caution et la légitimation avec la mention du Journal of experimental social psychology. Mais cela ne peut suffire. Aussi, un Troll composé de science et revêtu des habits de la morale.... vous le sentez venir le point godwin?
Moralité, car il s'agit bien de morale et de croyance ici :
- la caution scientifique suffit pour faire croire en la validité et évite l'administration de la preuve (qui doit exister, mais l'étude n'étant pas accessible, on ne peut que spéculer)
- une étude qui confirme la violence a plus de chance d'être visible. Même si pour le coup, il y a de grands changements dans le traitement médiatique, notamment avec une reconnaissance du JV, de nouveaux entrants journalistes qui maîtrisent le jeu vidéo. Le troll peut gambader dans de grands espaces qui s'offrent à lui.
- réduite à un communiqué de presse, l'étude devient un troll. Justement parce qu'elle affirme sans démontrer, se base sur les oppositions entre pro et anti-jeux vidéo et les réactives. Le Troll fait de l'aggro. Et le bataillon est mobilisé et au garde à vous depuis les années 98 (GTA, Famlles de France).
Et je ne suis pas certains que les créateurs de ce troll le reconnaîtraient. Normal, ils sont nombreux, entre les chercheurs de Grenoble, les journalistes du Dauphiné, puis l'AFP puis les reprises, rencontrés dans un espace social médiatique, déjà structuré, avec des rationalités et intérêts divergents.
Le troll est de plus en plus un animal politique et médiatique qui a trouvé un foyer. Nous en sommes ses créateurs, son espace, ses conditions de possibilité. Donc, un seul mot d'ordre : Kill the Troll before it kills you.