Jeux vidéo : avec ou sans S ?
Par olivier le lundi 19 mars 2012, 15:30 - réflexions - Lien permanent
On rencontre la faute assez souvent : jeux vidéos, avec un S. Alors que cela devrait être jeux vidéo. Mais plutôt que d’apprendre bêtement la règle d’usage, je me suis dit qu’il fallait revenir sur le terme. Et pourquoi l'ajout du S à vidéo est une faute. Très très grave (direct - 8 sur une dictée).
De quoi parle-t-on avec l’expression jeu vidéo?
En fait, « vidéo » désigne avant tout le support du jeu. Il y ainsi une tradition à désigner les nouveaux jeux, électronisés ou numérisés, en s’attardant sur une des composantes matérielles qui composent l’innovation. Ainsi, le jeu vidéo désigne le jeu sur un dispositif de rendu graphique : la télévision, par opposition au jeu d’ordinateur qui se joue sur un ordinateur.
La machine de calcul (la console, le pc) est généralement mise de côté alors qu’elle est l’essence même de l’innovation. Précisions, à l’époque, fin 1970s, on parlait de jeux électroniques, car l’électronique était porteur de signification. Mais les jeux électroniques renvoyant davantage aux jouets électrifiés, il a fallu s’en démarquer.
Donc, comment faire pour faire sens du jeu vidéo?
La pénétration du jeu vidéo dans les foyers dans les années 1978 marque une rupture avec le jeu sur bornes d’arcade. Les jeux d’arcade, sont ainsi désignés en fonction de l’espace de la pratique (les arcades) mais aussi une culture du divertissement mécanique et forain (les jeux d’arcade mécaniques). La magnavox arrivant et l’Atari suivant, il faut bien se distinguer et surtout faire sens de ce que l’on va vendre. Si aujourd’hui c’est évident, à la fin des années 1970, le jeu vidéo est à définir. Et les publicitaires s’emploient à produire une intelligibilité du jeu vidéo : on met en scène le branchement de la console à la télévision, mais aussi l’interaction avec des gros plans sur les manettes et la manière dont il faut les tenir. Ainsi, le jeu vidéo renvoie à l’époque à la télévision.
Mais pourquoi jeux vidéo et pas jeux télé ?
Là, il faut regarder du côté de l’anglais. Télévision est trop restrictif. Le « video » de l’anglais, si un linguiste peut confirmer, n’est pas un adjectif. Mais on a tendance à le croire comme tel alors que c’est une catégorie.
En effet, video renvoie à un ensemble de matériels (magnétoscope et autres) mais aussi à un écosystème et des pratiques (je vais au video club, t’as loué la vidéo). En fait, cela renvoie à l’ensemble des pratiques de consommation en espace privé de films et autres divertissements ayant une existence publique. On parlera même de vidéaste pour désigner les amateurs après la massification des caméras grand public.
Donc, les jeux vidéo, signifient littéralement, des jeux sur support vidéo, ce qui renvoie au dispositif de rendu (le display device) et au processus de privatisation de la consommation de jeux (et autres biens culturels) publics
Mais alors ? Pour le reste?
Pareil mais pas tout à fait. Les jeux sociaux ne sont pas sociaux, ça c’est du marketing et une erreur cognitive. Ce sont des jeux qui sont distribués et qui se jouent sur les réseaux sociaux, tout en tirant partie de la captation des réseaux pour les rendre visibles (viralité, spam sur les wall au début, etc.). Comme L’expression « réseaux sociaux » est une catégorie désignant l’ensemble des dispositifs, on garde le pluriel. D’ailleurs on devrait dire un jeu sur réseaux sociaux. A la différence de vidéo, la dimension matérielle du dispositif est très forte.
Idem, les jeux mobiles désignent les jeux sur un dispositif, et un ensemble de pratiques. Ils devraient être invariants si on suit cette logique, mais bon, on a transformé le support en propriété voire style de vie…
Et puis vidéo renvoie à la dimension « orienté objet » du jeu vidéo, ce qui le différencie des jeux textuels numériques des jeux sur ordinateurs des années 1970.
En fait, et là est la grosse différence, autant la vidéo désigne un médium, autant sociaux et mobiles ne sont que des dérivés de dispositifs matériels de la télématique, soit des médias. Mais là on chipote. Et pour chipoter encore plus, il faudrait parler de jeu numérique. Mais alors, S ou pas de S ? Si on poursuit tout ça, il faut alors réaliser que le numérique est un medium à part entière, caractérisé par une langue particulière, le code informatique. Mais là c’est complexe, la théorie n’est pas encore stable. J’aurai tendance à le considérer comme un medium, et donc à écrire jeux numérique.
Dans tous les cas, le dénominateur commun est l’électricité : ce sont des jeux électriques. Et même le cloud c'est du silicium chargé. Là c’est tout de suite c'est plus rock et old school - qui a dit Sega c'est plus fort que toi. Et c'est encore un coup des anglosaxons.
