Breivik, expert en communication de crise
Par olivier le jeudi 19 avril 2012, 16:13 - actualité - Lien permanent
Breivik vient de déclarer qu'il se serait entraîné mentalement sur world of warcraft, et au maniement des armes sur call of duty modern warfare.
A l'époque, je m'étais intéressé aux récits de causalités produits à l'occasion par le personnel politique. Et ce d'autant plus que Breivik avait dit s'être servi des jeux vidéo non pas pour se préparer mais pour ne pas être dérangé par ses voisins durant sa longue préparation.
Mass media doxa
Là, nous avons un changement de positionnement qui m'évoque tout de suite les fondements de la communication de crise : désigner un bouc émissaire. Oui, mais alors pourquoi ce revirement?
Hypothèse initiale : l'assassin voulait avoir une tribune pour son procès. De fait :
- La violence des jeux vidéo est un thème très puissant en matière de communication : retombées presses, débats moral. En mentionnant les jeux vidéo, il s'offre ainsi une nouvelle couverture médiatique. D'ailleurs, chez nous, c'est ce qu'on a retenu de Cheminade avec l'industrialisation de Mars.
- Du fait de la globalisation de l'industrie et des pratiques, c'est un thème qui s'exporte très facilement et qui permet d'être réinterprété dans chaque espace local, selon ses cultures politiques nationales. Souvenons-nous de Littleton et de l'adresse présidentielle de Clinton qui incriminait les jeux vidéo. Le débat sur les jeux vidéo a été largement diffusé en Occident. Idem pour Erfurt ou d'autres tueries.
- Dans une logique classique d'anticipation de la réception (on dit ce que que les gens attendent), Breivik produit un discours fondé sur les stéréotypes les plus partagés socialement : la violence et l'addiction. En ce sens, ces quelques phrases de Breivik sont des stérotypes parfait d'un discours à vocation globalisante qui s'appuie sur un réseau cognitif largement partagé. Il n'a pas à argumenter, il joue sur des croyances.
Nous sommes en présence d'un cas d'école l'ingénierie des paniques morales.
Breivik, VRP en serious games
Maintenant, question : peut-on accorder du crédit à ses dires au vu de sa stratégie de communication ?
Poussons le raisonnement par l'absurde, et admettons qu'il a raison : le jeu vidéo a des effets très puissants.
Dans ce cas, le jeu vidéo est certainement la plus grande invention de ce siècle. Car si une version numérique du chamboule-tout peut former un terroriste à tuer, un jeu bien conçu et bien utilisé pourra sauver le monde, sortir l'Europe de la crise financière, résoudre tous les problèmes en formant les individus. Plus besoin d'école et d'enseignants, plus besoin de formateurs et de formation, juste une console et un call of physique quantique niveau CM2, et nous générerons des génies bienfaiteurs de l'Humanité.
Et dire qu'on essaie de montrer dans le serious game que l'apprentissage par le jeu est un processus très complexe, possible sous condition de la prise en compte d'un ensemble important de variables (conception pédagogique, game design, présence de formateurs, travail de reformulation, etc)....
Un dernier point cependant, À la même période, il a expliqué s'être
entraîné dans un club de tir et s'être procuré des armes
. L'accès aux armes
étant certainement très secondaire dans la réalisation de sa tuerie.
Crise ou pas crise?
Les usages sociaux des lectures morales des jeux vidéo ont de beaux jours devant eux. Reste maintenant à savoir, si de telles déclarations vont:
- réactiver la prolifération de condamnations morales. Quel va être le travail de construction symbolique de la figure du joueur violent à la suite de ces déclarations? Breivik va-t-il devenir l'incarnation même de ce joueur violent ? Clairement une fenêtre d'opportunité s'ouvre.
- ouvrir une crise de la régulation et remettre en cause des dispositifs de contrôle des contenus, le PEGI en tête? La configuration me fait penser que non, mais sait-on jamais, avec la mutation que connait le jeu vidéo et les défis pour l'autorégulation, rien n'est joué.