Tout est parti d'une discussion sur twitter. Et comme 140 signes ne suffisent pas, j'ai décidé d'utiliser mon vieil outil qu'est ce blog :)

''Ce texte est une première réflexion vidéoludique sur le webdoc et le transmedia. Il est au croisement de mes recherches sur le jeu vidéo comme outil de communication politique et de ma pratique de GD de jeu vidéo à des fins de communication (formation/information). Il est avant tout destiné aux créateurs et designers de webdoc, transmedias et trucs gamifiés.

Attention, c’est un wall of texte, avec les travers académiques (je n’ai pas mis les ref – mais je peux les rajouter si besoin). Et comme je suis gentil, vous le trouverez en version PDF pour le lire sur vos readers.'' : De la délinéarisation des anciens médias à la procéduralité vidéoludique.


Les débats qui accompagnent les réflexions sur le transmédia, le web documentaire ou la gamification font de plus en plus appel au jeu vidéo. Ainsi, la narration vidéoludique semble être un bon point de départ pour articuler plusieurs objets médiatiques entre eux et tenter avant tout de délinéariser les histoires. Effectivement, le jeu vidéo a cette capacité de mélanger des documents écrits, audio, visuels, et de les mettre en scène la pluralité dans un même univers de référence dans une forme hypermédiatique.

Concernant la délinéarisation, les possibilités sont multiples, comme le montre le travail de Ian Schreiber sur la narration dans le jeu vidéo (voir les recherches sur le webdoc par Florent Maurin) ou les précieuses analyses d'Eric Viennot sur le gameplay narratif. Ainsi, le joueur agence le cours de l’histoire, enfin, c’est la promesse du genre délinéarisé, et de par cette pluralité de chemins et patterns qui peuvent potentiellement s’offrir à lui, devient l’acteur central du récit. Dans cette vision des choses, très centrée sur les anciennes formes narratives, on s’en réfère au livre dont vous êtes le héros. Cependant, entre les embranchements, la linéarité est souvent contrainte par les formes médiatiques. Finalement on découpe un peu plus, on créer des tiroirs, on reprend les bases du roman feuilleton, on pense en chapitres, brèves, unités narratives.

Cependant, penser ces nouveaux médias au prisme des jeux vidéo implique davantage que la délinéarisation : nous proposons de quitter le régime de signe pour s’immiscer dans les entrailles du code et du game design. La puissance narrative du jeu vidéo réside dans un régime particulier en rupture avec les autres formes médiatiques. Au prix d’un déplacement des points de vue et des hiérarchies, nous postulons de manière un peu radicale que le jeu vidéo est la prochaine forme narrative du passage en ligne des médias traditionnels. Pour l’instant, du jeu vidéo ne sont interprétés que des éléments centraux. De la gamification et ses points, au webdoc et ses carnets de bord, l’idée de score s’immisce progressivement, mais fonctionne comme une rustine, une couche de modernisme aux anciens régimes.

Régimes médiatiques : temporalité, spatialité, procéduralité

Les travaux de Innis ou MacLuhan se sont intéressés à la question des régimes imposés par les formes médiatiques. Innis a classé les médias entre ceux de l’oralité et ceux visuels. Les médias de l’oralité, notamment la radio, sont des médias prenant en compte la durée, ils s’opposent aux médias visuels, notamment l’écrit, qui sont des médias de la spatialité. Un texte est disposé spatialement, alors qu’un discours oral est contraint par un dépliement linéaire dicté par le temps. Ces deux rapports à l’espace et au temps sont une ligne de démarcation qui a un impact très fort sur la linéarité puisqu’ils vont impliquer la notion de choix et d’embranchement. A titre d’exemple, le film combine les deux éléments en proposant linéarité temporelle et spatialité de l’image – les travaux de Deleuze ou les recherches sur les univers diégétiques s’inscrivent dans cette perspective. Le film interactif va proposer des pauses dans la linéarité pour proposer X chemins possibles. C’est bien, mais Deleuze, Innis ou MacLuhan n’ont pas joué à Pac-Man.

Le jeu vidéo est une réelle rupture dans les formes d’agencement, notamment parce qu’il fait de l’agencement sa raison d’être, le moteur de l’action. Aussi, chercher des formes d’agencement d’unités narratives – de séquences de films par exemple – et de tenter de créer des arborescences et réseaux ne doit pas faire oublier la spécificité des jeux vidéo : ce ne sont pas des médias – le média n’est qu’une partie, ce sont des « médias basés sur l’action » pour Alexander Galloway et lorgnent davantage du côté du dispositif socio-technique que du média de masse. Nous irons même plus loin en considérant que le jeu vidéo est de l’action basée sur la manipulation d’objets (médiatiques). Ainsi, les jeux vidéo procèdent d’un régime différent où le temps et l’espace ne sont que des composantes du troisième régime : la procéduralité, celles du code et de la règle, composée d’exclusions et inclusions, et d’allocations et d’autorisations. Ce n’est ni une question de production ni de représentation. Avec la régime de la procéduralité nous sommes dans la logique de la distribution (de coups de points aux séquences narratives). Certes le choix est important, mais il ne se fait plus aux mêmes moments et lieux des anciens régimes. Je crois que Barthes reverrait sa copie devant Pac-man : la langue est bien moins fasciste que le code qui est paradoxalement beaucoup plus libertaire.

Soit, dans ce cas, comment penser avec la narration vidéoludique des objets qui portent en leur sein des rationalités, des raisons d’être aussi contraires à la procéduralité ? Aussi, au travers de quelques exemples les moins médias traditionnels friendly, nous allons voir que le changement engendré par le jeu vidéo est bien plus profond que le déploiement d’espace de l’action, et traduit un passage aussi important que celui de l’oral à l’écrit.