Les titres du Bangkok post, quotidien national de Thailande, sont explicites
quant au meurtre du chauffeur de taxi :
Cinq articles en deux jours, les jeux vidéo n'auront jamais autant intéressé
les médias Thaïlandais dans un laps de temps aussi court.
Ce qui se dégage de la lecture de ces articles est un impératif
d'explication, une tentative de rationaliser le comportement violent, de
produire des cadres normatifs, bref, une grille de lecture. En vulgate de la
science de la com, on appelle ça du framing, ou comment les médias
cadrent un événement. Il s'agit d'offrir des ressources au lecteur pour
comprendre un événement. Et la meilleure ressource c'est la parole de
l'expert.
Le problème se pose quand le dit expert n'est pas spécialiste de l'objet,
ici GTA 4. Classiquement, un journaliste fait appel à un contact qu'il a dans
son répertoire (ou mieux encore qu'il a trouvé sur google voire le site de la
fnac... expérience personnelle). Le contact, de par son statut (prof,
chercheur, chef de police, psy, etc.), a une position d'autorité. Il est chargé
d'une aura symbolique. Qu'importe la compétence pourvu qu'il y ait l'ivresse
d'un savoir.
En fin entrepreneur, l'expert peut sentir le bon filon. Les jeux vidéo et la
violence, l'addiction aux MMO... tout autant de thèmes qu'il a pu côtoyer
ailleurs. Mais que faire quand il ne connait rien à l'histoire ?
Prenons l'exemple de David Grossman qui a cartonné avec l'affaire de
littletown (massacre en 99 au lycée de columbine, un des tueurs, Harris était
fan de doom2). Ancien officier, il se reconvertit en expert du jeu vidéo et
publie après coup son célèbre ouvrage : How videogames teach your
children to kill. L'armée et les jeux vidéo, bah s'il y a des jeux de
guerre c'est pareil, le savoir faire d'officier vaut pour le jeu (ici pris
comme simulateur).
Il importe ses schémas d'analyse. Un toxicologue imposera la notion
d'addiction, mais apportera la nuance: addiction sans produit, ce que d'autres
appelleraient une pratique excessive se voit "pathologisée". On ne peut lui en
vouloir, il est spécialiste des dépendances. Un spécialiste du jeu d'argent
compulsif utilise sa grille d'analyse et la transfert aux jeux vidéo, après
tout, dans les deux cas ce n'est qu'un jeu ?! Un spécialiste de la violence à
la télévision... les jeux vidéo se jouent sur une télé donc c'est pareil. Et en
route pour un mix des anciennes théories remises au goût du jour. L'industrie
musicale produit bien en série des reprises d'anciens hits. Pourquoi pas pour
la science!!
Le journaliste non expert du jeu vidéo, en fonction de la qualité de la
prestation - si "c'est un bon client" - gardera le contact précieusement et le
réactivera au prochain fait divers. L'expert a ainsi un espace où il peut
vendre les cures à une pratique qu'il a lui même pathologisée. Schéma canonique
du néo-libéralisme : produire de l'offre entraînera de la demande. Et quoi
de plus simple pour des biens immatériels surtout quand on a la possibilité
d'auto-alimenter la psychose.